
C’est en apercevant lors de son jogging matinal l’émoji d’une aubergine sur un panneau publicitaire que Maddie est frappée par une sorte d’épiphanie gourmande. Tandis qu’on y vend la ferveur revigorée d’un organe sexuel, la protagoniste a une petite idée de recette. On connaît bien cet air candide de jeune première humant les grappes de jasmin rose sur son passage, chevelure blonde au vent. C’est la grâce virginale de France Gall qui chante Les Sucettes sans saisir la nature salace du texte. L’incipit de Maddie’s Secret, c’est en quelque sorte un univers parallèle où France Gall aurait écrit les paroles de la chanson et jouerait elle-même de ce deuxième degré… ou encore la version où Serge Gainsbourg interpréterait la gamine innocente en absorbant la perversité originelle du geste. Car cette gentille Maddie n’est pas incarnée par une actrice typique du calibre America’s sweetheart mais par son créateur, le réalisateur et scénariste du film : John Early.
Gravitant dans le microcosme vaniteux et sursaturé d’ambition de Los Angeles, la protagoniste travaille comme plongeuse pour le média culinaire numérique Gourmaybe. Si elle aussi aspire à plus, son désir de gravir les échelons de la gastronomie demeure pur, dénué de cupidité, en bonne princesse presbytérienne, humble et raisonnable. Encouragée par sa douce moitié (Eric Rahill) qui spontanément la filme alors qu’elle taponne et pétrit en toute innocence son aubergine, elle devient accidentellement virale. Oups ! « Tout ce que je voulais, c’était cuisiner pour mon mari, et maintenant je me retrouve en postproduction ! » Si l’exubérance de la conception sonore aux accents d’ASMR rehausse la charge érotique inavouée des scènes de cuisine, l’éclairage, lui, raconte autre chose, avec cette sorte de lumière divine qui caresse chastement Maddie. Dans la tradition drag digne du mélodrame satirique Polyester (1985) de John Waters, le personnage interprété par John Early est auréolé d’une ingénuité qui tranche avec son milieu (toutefois moins décadent que Polyester). À l’instar de Francine Fishpaw (Divine), mère de famille exemplaire qui, subissant les avanies, noyait sa peine dans l’alcool, la céleste Maddie renoue avec de vieux démons que la psychiatrie désigne : bulimia nervosa. Devenue créatrice de contenu gastronomique, elle n’arrive plus à contenir son malaise face à l’image qu’elle projette. La notoriété soudaine réactivant ses troubles alimentaires, le corps de l’influenceuse gourmet se transforme en vecteur de dégoût de soi.
Si seulement elle se voyait telle que son tendre amour la perçoit ! Or il n’y a pas que Jake, le copain attentionné qui ne cesse d’encenser la trop modeste cheffe maintenant adulée par les internautes. La meilleure amie et collègue à la plonge de Maddie est aussi obsédée par elle, s’imaginant une compétition inexistante avec son partenaire. Deena (Kate Berlant), soft-masc à la dégaine nonchalante et à la personnalité insistante, agit comme l’ange gardien un peu creepy de Maddie. À l’écran, leur complicité est bien rodée, la collaboration et l’amitié entre Berlant et Early étant chose acquise et de notoriété publique dans la bulle nord-américaine de la culture pop alternative et de la comédie indépendante. En fait, le magnétisme de Maddie dont tout le monde semble épris s’amuse du caractère absurde de la viralité. Un postulat d’un ridicule encore plus charmant quand on l’envisage en clin d’œil ironique à la mégalomanie de l’auteur-réalisateur-interprète.
Le potentiel symbolique de la boulimie est quant à lui passablement vaste. Ce sujet sensible est juste assez tabou pour représenter un risque artistique intrigant — un fil sur lequel Early se plaît à marcher en équilibriste. Il y a également dans cette idée de se faire vomir en cachette une matière riche pour illustrer la honte et la répression héritées d’un certain puritanisme tapi dans le culte de la perfection. Une subtile résonance entre la purge, le gavage frénétique et le flux incontinent par lequel le contenu en ligne défile est effleurée dans la première partie du film. Mais le montage soutenu, les transitions absurdes et contrastées et les scènes plus obscènes finissent par s’estomper lorsque Maddie est envoyée en cure avec d’autres patientes atteintes de troubles alimentaires. Bien que traitant d’enjeux dont il ne nie pas le sérieux, le film ne donne pas dans le commentaire social au-delà de la matière dramatique qu’il en tire ou du strict déploiement de son récit. Et alors que l’art de la satire s’accorde souvent avec un certain vitriol, le cinéaste choisit plutôt l’ambivalence, voire l’ambiguïté. Ce dernier embrasse le caractère sincère de sa protagoniste en proposant une œuvre qui se moque davantage des codes cinématographiques que des cibles usuelles contemporaines — nous ne sommes pas chez Ruben Östlund ou Marc Brunet. Et s’il n’est pas question de provoquer l’hilarité aux dépens des personnages et de ce qu’ils représentent, ce n’est pas par vertu mais par passion.


:: John Early (Maddie) [Dogma 3000 / Unapologetic Projects / et al.]
Le comique de Maddie’s Secret jaillit notamment d’un sens de la formule surannée, née d’une obsession pour un certain cinéma populaire, du classique au plus cheap. On se délecte de cette synthèse du thriller psychologique à la Marnie d’Alfred Hitchcock (1964) et de Kate’s Secret (1986), téléfilm didactique et sordide sur la boulimie, qui résulte en une bouillabaisse réconfortante et étrangement succulente. Les références explicites à ces personnages féminins énigmatiques, dont l’image léchée et sans faille agit à la manière d’un couvercle sur une marmite en ébullition, donnent de la consistance au mélodrame. Quant aux archétypes du film pour adolescentes — les scènes de danse chorégraphiées, la rivalité provoquée par l’arrivée de la girl next door— et aux dialogues calqués, ils rappellent le ton intense et l’ironie effritée de Showgirls (Paul Verhoeven, 1995), auquel Early rend hommage. Souvent cité comme une œuvre fondamentale incarnant le versant naïf du camp alors qu’il était d’abord conçu telle une satire sociale, cet écart entre le caractère grotesque du scénario et le niveau de jeu tout en sincérité de la protagoniste représente l’idéal visé par Maddie’s Secret. De la même manière, le fait que John Early interprète l’angélique Maddie de la façon la plus scrupuleuse qui soit permet de gommer tout effet pataud — tandis qu’une distribution générique ou un registre de jeu différent aurait sans doute été sans intérêt, voire redondant et conformiste. Ici, on joue avec l’idée que la féminité soit chose à performer, un devenir transformé en quête de perfection, plutôt qu’une donnée inhérente. Cette féminité prétendument originelle révèle sa nature artificielle, alors qu’on rigole des itérations du no makeup makeup look. À cet égard, l’affection du cinéaste pour sa matière lui confère une largesse dans son insolence et son audace qui se manifeste, entre autres, par un contournement des compromis tièdes de la comédie dramatique et un refus de choisir entre le tragique et le niaiseux.
Parmi ces diverses œuvres qui ont nourri le film, il est intéressant de constater l’invariable omniprésence des mères monstrueuses — sinon, du trauma maternel. Leur emprise est une constante qui résonne particulièrement avec Polyester, en ce que la cruauté de la mère — efficace moteur humoristique — amplifie la dépendance de sa fille. Et si Kate’s Secret aborde le rapport entre relation mère-fille et développement de troubles alimentaires, Maddie’s Secret pousse l’idée jusqu’à l’outrance, avec cette emphase typique d’une sensibilité queer qui sait reconnaître le génie tragique de Mommie Dearest (Frank Perry, 1981). La première fois qu’on aperçoit la mère de Maddie, épouvantable Beverlee Ralph (Kristen Johnson), une ritournelle sombre retentit au piano. On ne la voit qu’à travers son reflet dans la télévision, presque floutée par les volutes de sa vapoteuse, dans un inquiétant travelling. Ce parfait personnage de mère toxique en perpétuelle quête d’attention masculine s’avère aussi inapte. Lorsque Maddie n’était qu’une enfant, Beverlee exigeait que sa fille lui fasse à manger pendant qu’elle se régalait d’émissions de tribunaux-spectacles en fumant des joints. Quelle adéquate habitude pour quiconque a un penchant pour l’humiliation !
Maddie’s Secret est un étrange objet cinématographique. Cette réappropriation d’un téléfilm moralisateur — dont les scènes de boulimie contiennent une charge perfide, gore et maladroite propre à ce genre particulier — se révèle teintée d’un soupçon de nostalgie moqueuse dont la candeur demeure intacte. Mais la force du film réside dans la confusion qu’il occasionne et qui, dans une ère souvent cruellement littérale, devrait être accueillie comme un antidote à la monotonie prosaïque, dissolvant nos certitudes en subvertissant des tropes usés jusqu’au délabrement. Et en s’investissant totalement dans la farce, John Early ne fait pas que nous convaincre de sa ressemblance avec Tippi Hedren (Marnie) : il s’impose désormais comme la nouvelle America’s sweetheart.
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