DOSSIER : LES DIASPORAS INTIMES DE KEITH LOCK
Infolettre  |  
L’équipe  
Soutenez-nous

Space Cadet : L'Odyssée de Céleste (2025)
Kid Koala

Rêver mieux

Par Claire Valade

On a souvent des doutes quand un·e artiste bien connu·e dans un domaine montre tout à coup un désir de s’essayer au cinéma. La transposition sera-t-elle réussie ? Ou même possible ? On a beau avoir l’esprit créatif, le cinéma n’est pas toujours facile à apprivoiser ; la technique, le langage sont particuliers. Quand le couturier Tom Ford a décidé de passer à la réalisation en 2009 avec A Single Man, la surprise a été de taille, plusieurs l’ont avoué (moi la première) lorsqu’on a découvert une œuvre sensible et rigoureuse, d’une beauté esthétique peut-être attendue, mais aussi d’une justesse exceptionnelle dans l’écriture, la mise en scène et la direction d’acteurs. On pourrait dire la même chose de Space Cadet, premier long métrage d’animation très réussi du Québécois Eric San, mieux connu sous son nom de musicien, Kid Koala, bien qu’il ait déjà d’autres cordes à son arc (artiste visuel, producteur de théâtre, bédéiste). L’exploit est d’autant plus louable que la production a mis 14 ans entre le montage financier et la sortie en salle, sans compter le fait qu’il s’agit d’un film sans paroles — non pas muet, mais sans dialogue, peuplé uniquement d’effets sonores et de musique.

Les films sans paroles ne sont pas évidents à dompter. Les studios d’animation de l’Office national du film du Canada sont peut-être passés maîtres en la matière, mais dans la plupart des cas, on parle de courts métrages axés sur un thème bien précis qui donnent dans l’impressionnisme, la comédie ou carrément l’abstrait. Space Cadet est un long métrage d’une heure vingt-six minutes, aux thèmes et aux sujets complexes — le deuil, la parentalité, la solitude, le vieillissement, la désuétude, la mémoire, la perte, la puissance du souvenir. Scénarisé par Mylène Chollet à partir du roman graphique éponyme de Kid Koala, le film partait au moins d’une base solide.

Évacuons d’emblée quelques éléments du scénario un peu moins réussis, principalement en ce qui a trait au sort de Stella Astridia, la mère du personnage principal, la jeune Céleste. Le film s’ouvre sur Stella, échouée sur une planète inconnue après l’écrasement de sa fusée. Elle est visiblement en détresse et les bisous qu’elle envoie tristement en direction de la Terre et de sa fillette restée là-bas avec son Robot gardien présage du sort funeste qui l’attend. Dans la scène suivante, Céleste se réveille en sursaut, dans son lit, comme si elle avait fait un cauchemar. Le film suggère-t-il alors qu’elle a rêvé de sa mère dans l’espace ? Ou est-ce bien la maman astronaute naufragée du cosmos que le réalisateur nous a montrée ? Cette ouverture crée des pistes qui ne trouvent malheureusement jamais leur résolution complète.

Avec son ciel orange troué et sa surface curieusement accidentée d’un labyrinthe de fjords, la planète s’avère bien réelle lorsque Céleste adulte, devenue elle-même astronaute, s’y retrouve en péril à son tour. Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi elle n’y cherche pas de traces de sa mère. Il faut soit être remarquablement attentif·ive·s au déroulement de l’histoire, soit revisionner une deuxième ou une troisième fois des passages du récit pour bien comprendre que, en fait, aucun élément du scénario ne laisse croire concrètement que Céleste était au courant de la mission précise de sa mère (l’objet de ses recherches, présumément la source d’un signal spatial, reste relativement nébuleux) ni des raisons exactes de la disparition de Stella. Beaucoup est suggéré, mais tout ce que Céleste sait, véritablement, c’est que sa mère n’est jamais revenue à la maison.

Ce flou artistique est-il le fait de l’absence de dialogues ? Ou du choix d’ouvrir le récit sur la mère échouée, avec une scène dont la nature exacte reste relativement spéculative (est-ce vraiment la réalité ou un rêve prémonitoire de la fillette) ? Il reste que cela crée d’emblée une expectative entre Céleste et Stella quant au sort de cette dernière. Aussi, était-ce bien nécessaire de lier l’appel spatial à Stella et de compliquer le récit ? Est-ce que ça n’aurait pas suffi de permettre à Céleste de découvrir ce son d’elle-même en cours de mission ? Difficile à dire. Dans les faits, toutes les ambitions de voyages intersidéraux de l’héroïne se fondent sur l’absence de sa mère et sur l’incertitude vis-à-vis de ce qui lui est arrivé. Ces attentes n’étant jamais parfaitement comblées, il devient facile pour les spectateur·trice·s d’oublier les raisons pour lesquelles Céleste ne fait aucun effort pour retrouver sa mère, ce qui crée un trou étrange dans la trame narrative.

Cela dit, Space Cadet regorge aussi de petits trésors d’animation, pleins d’émotion, d’inventivité, de références cinématographiques et, comme tout bon conte moderne qui se respecte, de belles leçons d’humanisme. L’un des aspects extrêmement réussis du scénario, par exemple, est sa structure narrative en parallèle : d’un côté, l’histoire de Robot et, de l’autre, l’aventure de Céleste dans l’espace — et, joli sous-texte, dans le périple de celle-ci, on peut aussi voir celui que sa mère a suivi 20 ans plus tôt, à la différence près que la jeune femme réussit à revenir à la maison. En nous permettant de suivre l’évolution de la vie de Robot sur Terre, qui se déglingue de plus en plus, et celle de Céleste qui, malgré les périls, s’acquitte avec brio de sa mission en solitaire, le dépérissement graduel de son compagnon de tôle devient de plus en plus poignant puisqu’on est forcé·e·s de confronter avec lui ses souvenirs heureux, sa désuétude alors qu’il a encore pourtant tant d’amour et d’affection à donner, et de constater les choix déchirants qu’il doit faire (effacer sa mémoire pour permettre à son programme de survivre, ou continuer de sauvegarder ses souvenirs au risque d’y rester). La scène qui suit la promenade de Robot devant une sorte de musée des technologies, où l’on voit son modèle installé en vitrine comme une antiquité, est particulièrement éloquente : un bambin veut jouer avec un de ces automates de centre commercial, un avion où l’on dépose quelques pièces de 25 sous pour être secoué et avoir l’impression de s’envoler pendant quelques minutes. Or, la mécanique ne fonctionne plus, mais Robot a encore la force d’agiter l’appareil comme auparavant, pour permettre à l’enfant de rire et de s’amuser. La symbolique est particulièrement évocatrice et touchante.




[Les Films Outsiders]


Visuellement, le film propose un univers très stylisé, en blocs neutres et pastel ponctués de couleurs franches — les plantes vertes de la terrasse de Céleste, le ciel troué de la planète inconnue, le cornet de crème glacée des souvenirs de Robot. Si le scénario, ancré dans des émotions et des sentiments universels, reste très évocateur des œuvres de l’écurie Pixar, on pourrait dire que Space Cadet est aussi l’anti-Pixar dans sa direction artistique : pas d’éclairage vif et énergique, beaucoup de surfaces planes et d’espaces vides qui mettent l’accent sur des actions ou des objets précis comme dans la scène où Céleste se rend à sa fusée, peu de textures dans les environnements, peu ou pas de décors encombrés, des couleurs pâles ou feutrées, un côté ligne claire de la bande dessinée belge. Mais tout cet aspect volontairement monochromatique permet de créer un monde où les personnages et leurs accessoires prennent tout leur sens (les fonctions numériques de Robot, le scaphandre spatial, les plantes, les parasites de l’espace, etc.). Le film offre aussi une vision du présent à laquelle s’entremêle une expectative d’un avenir très proche, mélange de modernisme, de contemporanéité et de rétrofuturisme, avec ses vitrines de magasins remplies d’objets électroniques déjà anciens — télés cathodiques, cadrans numériques ou analogues — qui côtoient des drones de livraison actuels et des robots autonomes à la Amazon (dont la forme évoque d’ailleurs très clairement les petits robots fureteurs de Star Wars).

Tout le film déborde d’ailleurs de clins d’œil au cinéma : le mur de photos de famille de l’introduction évoque l’ouverture de Up (Pete Docter et Bob Peterson, 2009) ; les figures en origami que Céleste et Robot confectionnent évoquent bien sûr celles de Blade Runner (Ridley Scott, 1982) ; on retrouve Trinity de The Matrix (Lilly et Lana Wachowski, 1999) dans la pose d’attaque de Céleste contre le puceron spatial sur la planète mystère, laquelle rappelle aussi des moments de The Empire Strikes Back (Irvin Kershner, 1980) avec la plongée de la fusée dans les entrailles de la planète comme le Millenium Falcon l’avait fait pour échapper aux sbires de l’Empire ; le rapport familial entre Robot et Céleste ressemble à celui qui se développe entre Baymax et Hiro dans Big Hero 6 (Don Hall et Chris Williams, 2014) ; le sort final que réserve Céleste à son ami bienaimé fait aussi penser à celui qu’Andy offre à Woody, Buzz et ses autres jouets adorés dans Toy Story 3 (Lee Unkrich, 2010) en les donnant à une autre enfant qui en profitera à son tour ; la puissance de la musique comme langage universel, comme dans Close Encounters of the Third Kind (Steven Spielberg, 1977), non seulement dans la trame sonore du film elle-même, qui se sert de chansons comme de dialogues, mais aussi dans l’histoire, lorsque Céleste découvre que les notes de musique parlent aux plantes carnivores, ce qui lui permet d’échapper à la menace des pucerons ; Céleste est aussi une botaniste qui doit apprendre à survivre en solitaire dans l’espace, comme Mark Watney dans The Martian (Ridley Scott, 2015).

On pourrait difficilement demander plus d’un film d’animation pour toute la famille. Toutes ces jolies choses font sourire et ravissent le public plus cinéphile, tandis que les enfants profitent d’une histoire qui les excite, les amuse, les émeut et les fait rêver — comme Céleste sur sa balançoire, poussée bien haut par Robot pour que ses pieds touchent le ciel étoilé et lui donnent l’impression de flotter en apesanteur dans le firmament, comme sa maman qu’elle n’oubliera jamais.

7
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 27 juin 2026.