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Hokum (2026)
Damian McCarthy

Doux cauchemars d'enfance

Par Anthony Morin-Hébert

Depuis 2009, l'Irlandais Damian McCarthy charpente discrètement un corpus de films d'horreur indépendants remarqué par les amateur·rice·s du genre. Avec son dernier long métrage, distribué par Neon et mettant en scène Adam Scott (Severance, 2022 - ), son travail atteint enfin un large public qui y trouvera la consolidation de ses thèmes, de ses logiques narratives et de sa sensibilité usuels, inspirés par les histoires des seanchaithe (conteurs traditionnels gaéliques). À un moment où le folk horror semble indissociable des « productions de prestige » qui se parent de discours intellectuels et artistiques, Hokum sort du lot par son approche pleine de sincérité et efficacement jouissive.

Le film met en scène Ohm Bauman, un auteur bourru et un brin misanthrope qui quitte à contrecœur ses États-Unis d’origine pour visiter un vieil hôtel isolé au cœur de la campagne irlandaise. L'homme ne voyage pas seul puisqu'il amène avec lui les cendres de ses deux parents, qu'il souhaite déposer près de ce lieu étrange où fut célébrée leur lune de miel. On apprend bien vite que l'hôtel est hanté par une sorcière, la disparition d'une employée invite à l'enquête et l'inaccessibilité de la suite nuptiale, condamnée pour des raisons obtuses, attise l'intérêt du protagoniste. Ce dernier trouvera moyen d'y accéder, mais son véritable défi sera d'en sortir indemne.

Comme pour les autres récits scénarisés par McCarthy, il faut accepter de jouer le jeu et laisser tomber les gardes de son incrédulité, et ce malgré les difficultés rencontrées, pour apprécier pleinement la proposition d'Hokum. À la manière des personnages d'une histoire de peur racontée près d'un feu de camp ou au pub du village, le héros se retrouve dans des situations improbables pour des raisons tout aussi improbables, choisissant à chaque tournant de s'enfoncer davantage dans les méandres du danger. Les codes du cinéma d'horreur qui jalonnent le récit (un hôtel reclus fermé pour l'hiver, une chambre maudite et une fête d'Halloween, ça vous dit quelque chose ?) intensifient la tension en dirigeant notre horizon d'attente, mais c'est là que McCarthy tire son épingle du jeu : la vraie menace n’est pas toujours celle que l'on anticipe car souvent, l'ombre du surnaturel dissimule un mal bien humain. Nous vacillons alors entre la surprise suscitée par ces embardées et la satisfaction de voir nos attentes confirmées, sans jamais savoir sur quel pied danser. Cette posture d'instabilité est accentuée par la subversion des structures narratives classiques qui brouille les repères — dans Oddity (2024) il n'y avait pas de véritable protagoniste, ici la quête du héros se reconfigure en cours de route.

C'est que dans les films du cinéaste irlandais, l’installation d'une ambiance malsaine prime avant toute chose, quitte à écraser la raison ou bien les règles canoniques du récit. Dans Hokum, les détails légèrement décalés s'accumulent par couches, accaparant le premier acte qui s'étire indûment pour mieux saturer l'univers de l'œuvre, dense et intrigant. Les décors importent autant que les actions des personnages ; la forêt inspire la méfiance avec ses arbres sombres et ses chèvres sous psilocybine, tandis que les charmes doucereux du vieil hôtel peinent à étouffer le sentiment que quelque chose de pourri se terre quelque part. Cette impression doit beaucoup à la caméra paranoïaque qui s’attarde sur les ornements, tableaux et autres figurines qui menacent à tout moment de prendre vie pour s’animer — ce qu’ils font parfois, d’ailleurs, comme ce détestable gamin-automate qui s’active pour sonner l’heure au sommet d’une horloge, sourire narquois rivé au visage. Au premier abord, l’inquiétant familier qui s’établit ainsi peut paraître comme un moyen paresseux de susciter l’émotion du public, mais à mesure que l’histoire progresse et que l’intériorité d’Ohm se délie, on commence à percevoir le thème de l’enfance trouble qui s’y rapporte de manière à nourrir l’angoisse et la vulnérabilité croissantes du protagoniste. Alors qu’il se retrouve seul captif du lieu où ses parents ont un jour célébré leur union, l’auteur, un brin intoxiqué, ne peut plus réprimer les souvenirs traumatiques qui ont marqué sa jeunesse et ceux qui collent au décès de sa mère.

Le passé, le réel, l'illusion et le surnaturel se fondent indistinctement dans cette chambre impossible, à la fois figée dans le temps et gangrénée par les décennies, parée d'un papier peint fleuri en lambeaux et de décorations victoriennes élimées. La mise en scène, sobre, met en lumière la source juvénile des maux du protagoniste en le contraignant dans des espaces exigus et en le confrontant aux peurs irrationnelles que nous avons tous·tes déjà connues : les ténèbres du sous-sol, un bruit inexpliqué derrière une porte close, le monstre nocturne que l’on conjure en s’emmitouflant dans son lit... La noirceur impénétrable qui envahit certaines scènes crée des moments d’isolement particulièrement réussis où la clarté d’une lampe torche ou d’une lanterne échoue à rétablir un semblant de sécurité — un leitmotiv des films de McCarthy. Là, au fond du plan, quelque chose semble tapi et nous incite à plisser les yeux quand bien même nous savons à quoi nous attendre. Dans un tel contexte, les jump scares sont motivés et déclenchent plus qu’un simple soubresaut : ils réactivent ce mélange de curiosité, d’effroi et d’excitation qui nous saisissait autrefois face à l’inconnu, et avec lui le plaisir de se voir encore capable de jouer le jeu de l’imaginaire.

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Critique publiée le 6 mai 2026.