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Send Help (2026)
Sam Raimi

L'art de la complaisance, ou l'éloge des amazones en wet t-shirt

Par Olivier Thibodeau

Du haut de ses 66 ans, Sam Raimi n’a rien perdu de son énergie, de son flair, de sa gaminerie. Sa caméra hyper dynamique, ses excès gore et sa mise en scène d’action truculente, burlesque et viscérale, couplée à la musique orchestrale du vétéran Danny Elfman, sauront ravir les amateur·ice·s de la première heure. Send Help n’est pourtant pas vraiment un film de genre, du moins un film de genre pur. Il s’agit plutôt d’un amalgame frankensteinien, d’un mélange d’action, d’horreur, de comédie romantique, de cinéma d’aventures, de thriller et de satire sociale, un cocktail éclectique garant d’un horizon d’attente raboteux qui recèle moult surprises. Misant sur le charisme et le dévouement de deux interprètes en grande forme (Rachel McAdams et Dylan O’Brien de la série Teen Wolf), le scénario propose un huis clos insulaire bâti sous le prisme des relations de pouvoir en milieu corporatiste, un angle opportun et pertinent qui réserve quelques tournures réjouissantes pour les cols blancs lésés et les anticapitalistes de ce monde. Presque de facto, il s’agit aussi d’une caricature du patriarcat, dans un processus d’émancipation de la pauvre femme face à son riche patron, d’un fantasme de libération féminine qui reste malheureusement balisé par les codes du cinéma de genre, par la gaminerie d’un réalisateur qui joue pour son public et inscrit la transformation cathartique de sa protagoniste dans un art de la complaisance qui enchante, mais d’une façon parfois coupable.

La prémisse du film est étrangement similaire à celle de Drag Me to Hell (2009), puisqu’elle s’intéresse à une employée de bureau compétente qui peine à obtenir une promotion en raison des manœuvres déloyales d’un collègue arriviste, et qui doit apprendre à s’affirmer pour reprendre le dessus sur sa vie après un événement cataclysmique (hier, on s’inspirait de Night of the Demon [1957], aujourd’hui de Swept Away [1974], voire de Triangle of Sadness [2022]). Or, là où la satire du monde corporatiste était secondaire dans Drag Me to Hell, elle est centrale ici, beaucoup plus appuyée, plus grandiloquente, grâce notamment à une esthétique carnavalesque du gros plan. Le machisme dégoulinant du patron, Bradley Preston, qui interroge une jeune candidate sur sa disposition à aller « above and beyond », est absolument vomissant, et les magouilles des collègues sont encore plus manifestes, dans un environnement de bureau où les cubicules cloisonnent des subalternes que les murs en vitre exposent aux tractations occultes et au faste inaccessible de la classe managériale. Étrangement, c’est surtout la protagoniste, Linda Liddle, qui est beaucoup plus caricaturale, abrasive dans sa gaucherie et sa ringardise, agaçant ses collègues avec sa présence intrusive, dégoûtant Bradley avec sa bouche maculée de salade au thon, se réfugiant le soir avec son oiseau de compagnie pour regarder Survivor dans son appartement bourré de guides de survie.

Envoyés dans un avion privé avec Linda pour un voyage d’affaires en Thaïlande, Bradley et trois lèche-bottes misogynes, incluant son camarade d’université et partenaire de golf qu’il a promu à la place de la protagoniste, cabotinent et se moquent allègrement de la vidéo d’audition de Linda pour sa série préférée, sans savoir que ses talents de survivaliste (et de stratège financière) pourraient bien les sauver. Puis, vient le crash de l’appareil. C’est la chance pour Raimi de punir les méchants comme un taureau enragé, de les jeter contre le plafond, de les faire supplier, puis de faire claquer leurs corps contre le fuselage comme des poupées de chiffon dans une scène d’action échevelée typique de son style survitaminé. Le reste du film est à l’avenant, alors que Linda et Bradley se retrouvent sur une île déserte où, par la force des choses (c’est-à-dire la compétence et la débrouillardise de la subalterne face à l’impuissance et l’inaptitude du patron), les relations de pouvoir s’inversent, et le personnage masculin écope. Forcé de demeurer alité pour guérir une blessure à la jambe, et généralement peu habile de ses mains, Bradley est dépendant de Linda pour le refuge, la nourriture, les soins, mais sans lui offrir de gratitude, si bien que le retour du balancier le met bientôt à la merci de ses caprices à elle.
 


:: L'art de la (contre-)plongée et la transformation de Rachel McAdams (Linda Liddle) [Raimi Productions]


Le processus de campement et d’approvisionnement constitue l’occasion pour le film d’inclure quelques petites séquences d’action et d’aventure exotiques, dont une scène de chasse au sanglier mémorable, qui reprend notamment la caméra subjective en rase-motte d’Evil Dead (1981). Mais c’est surtout la chance de commencer à complaire au public grâce au changement de paradigme hiérarchique central, pas tellement en « développant » les personnages qu’en célébrant une nouvelle forme de domination qui tient presque du kink. En effet, s’il tente initialement de garder le contrôle, Bradley se révèle vite subordonné à son employée, qui, comme la mise en scène, en profite pour l’avilir constamment, en réponse à ses fréquentes bravades. Le darwinisme économique cède au darwinisme pur, évoquant le troisième acte de Triangle of Sadness (2022), où les riches croisiéristes sont soumis aux employées de soutien. Cette tactique sert un double but : politique d’abord, à savoir qu’elle démontre la nature parasitique des patrons, qui profitent indûment du labeur des masses, pourtant essentiel à leur survie, puis cathartique, dans la célébration sadique d’un renversement de rôles qui renvoie ceux-ci au bas de l’échelle. D’ailleurs, c’est sur la superficialité de ce rapport qu’opère le film, qui, malgré un dévouement apparent à l’approfondissement de la relation entre les deux personnages, s’intéresse plutôt à portraiturer deux solitudes irréconciliables : elle et lui.

Mathieu Li-Goyette disait un jour, en réaction à mon enthousiasme pour Ida (2013) et Félix et Meira (2014), que j’aimais les « films de défroquage ». Et c’est un peu comme cela que je me sentais en regardant Send Help et en assistant à la transformation de Rachel McAdams de gratte-papier constipée à amazone sexy — passage sur lequel le film insiste lourdement, particulièrement lors d’une scène où Linda « découvre » son charme, caressant ses cheveux détachés avant de se doucher sous l’eau d’une chute lors d’une scène où la parodie flirte avec l’exploitation. Étrangement, Alison Lohman aussi avait dû se prêter à l’exercice du wet t-shirt dans Drag Me to Hell… Partout dans le cinéma de genre, les exemples de fétichisation de la femme libérée abondent : on pense à Brooke Shields, qui devient une femme sur l’île du Blue Lagoon (1980), à Rachel Leigh Cook, qu’un relookage transforme en canon dans She’s All That (1999), aux final girls des films de slashers, qu’on baptise dans le sang… Éludant certaines tentatives de caractérisation plus honnêtes — le long plan consenti à McAdams lors de la scène d’aveu autour du feu révèle bien son talent d’actrice —, le film s’affaire plutôt à en faire une beauté castratrice, un fantasme de puissance quasi monstrueux qui se décline dans une panoplie de genres cinématographiques. Autant de déclinaisons pour un exercice de représentation qui, au mieux, constitue la célébration gaillarde d’une féminité triomphante, au pire, une fantaisie d’émancipation féminine pour les simps et les subs, ancrée elle aussi dans un art de la complaisance.

Pour sa part, le personnage de Bradley est sans doute trop monolithique, malgré l’interprétation savoureuse d’O’Brien qui en fait simultanément un « bon méchant » et une impasse dramatique. La tension du film repose beaucoup sur l’appréhension quant à ses intentions — on le voit ruminer, on le voit zyeuter le couteau de Linda, on le voit reluquer quelque chose tapi dans la forêt, on sent toujours qu’il manigance quelque chose malgré son ton de plus en plus affable et conciliant. On constate vite qu’il s’agit bien d’un magouilleur indécrottable, qui en dépit de l’expectative d’un changement lié à son expérience de l’isolement et de la coopération interpersonnelle, demeure statique, symbolique, inaltérable, si bien qu’on demeure toujours sceptiques face à ses plaidoyers, donc insensibles lors d’un climax exempt de rédemption possible. Bradley, ce n’est finalement qu’un souffre-douleur, tourmenté par des assiettes de sashimi garnies de fruits et de fleurs, forcé de ramper pour manger des bestioles, menacé d’émasculation, le visage aspergé de vomi ; c’est l’autorité honnie, clouée sur le pilori de l’opinion publique. Et c’est là que le film s’avère vraiment jouissif. Après tout, l’art de la complaisance, c’est aussi faire plaisir à son auditoire, et, dans cette optique, il est dur de critiquer Raimi et ses deux scénaristes.

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Critique publiée le 4 février 2026.