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Leila's Brothers (2022)
Saeed Roustaee

L’Iran en crises

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin

Combien de fois faut-il voir Leila et ses frères pour en restituer toutes les dimensions? Combien de lignes faut-il écrire pour rendre justice à l’un des plus grands films de l’année ? C’est dire la complexité de cette œuvre chargée – surchargée – de motifs, de renvois, de paliers sémantiques, de métaphores, de menus gestes, de paroles symétriques, d’intertextes, de références implicites ou explicites. Il n’y a pas de trous, de scènes de battement, de silences insignifiants ni de plans contemplatifs dans le dernier opus de Saeed Roustaee. Ce long métrage volubile de près de trois heures tient quelque chose d’une grande œuvre romanesque; il fait notamment penser aux fresques sociales de Balzac, où l’économie traverse le corps des personnages, mais qui auraient rencontré la pensée morale d’un Dostoïevski et l’ambition tragique d’un Sophocle, et qui en chemin se serait laissé particulièrement inspirer par son Antigone.

Quelques mots d’abord sur la prémisse, qui se déroule dans une actualité récente, comme en témoignent les images du télé-journal présentant des discours de Trump. Alireza Jourablou, l’un des quatre frères de Leila, vient de perdre son emploi, conséquence de la crise économique qui érode la classe moyenne en Iran. Leila est la seule fille d’une famille de cinq enfants et, malgré que la société iranienne accorde une place de dernier ordre aux femmes, c’est grâce à ses revenus si la famille ne crève pas de faim. Elle voit dans le retour d’Alireza à Téhéran l’opportunité d’une union de la fratrie et tente donc de convaincre ses frères d’acheter un local pour y fonder une boutique. Au même moment, le parrain de la famille Jourablou meurt.

La première séquence du film, qui enchâsse trois montages parallèles (évoquant ainsi Le Parrain (1972), référence qui imprègne tout le film), annonce la tridimensionnalité de la trame narrative: la fermeture de l’usine, Leila en séance de massage chiropratique pour traiter ses maux de dos et le père de Leila (Ismaël Jourablou) qui souhaite devenir le nouveau parrain de la famille. Se dégagent ainsi trois éléments relatifs à la société iranienne actuelle – l’importance de l’honneur, le patriarcat (dont l’empreinte est d’autant plus criante en ce mois d’octobre[1]) et la crise économique – dont dérive la quête d'une poignée de personnages aux desseins incompatibles. Tandis que le père veut investir son héritage pour devenir le parrain de la famille et accéder à cet ultime honneur avant sa mort, Leila souhaite plutôt que cet héritage permette l’achat d’une boutique. C’est par ces deux poursuites insolubles que s’entend le choc entre les valeurs traditionnelles d’un ancien monde basé sur l’honneur et celles d’un monde nouveau, à refaire, où les conditions matérielles importent davantage. De ce choc découle une suite de négociations conflictuelles, de trahisons, de mascarades, de fraudes, qui aboutissent à quelques scènes particulièrement pathétiques, fidèlement à la tradition du tragique.

Le tour de force de la réalisation est d’avoir réussi à nouer ces trois niveaux de sens, au point qu’un indécidable se dessine : qui de Leila, de la crise économique ou du père est responsable de l’implosion de la famille? Toutes ces dimensions apparaissent entrelacées si bien que chacun des personnages semble à la fois héros et mécréant, bon et mauvais. Cette ambiguïté se condense admirablement dans la figure du père; cet homme pauvre et courbé qu’on a rendu accro à l’opium, méprisé par les membres de la famille, est montré tantôt comme un être détestable, égoïste, passéiste, tantôt comme un homme attendrissant, charismatique, vulnérable. En bout de ligne, on ne sait trop si l’égoïsme du père, la soumission de la mère, la hargne de Leila et la paresse des frères sont imputables à la situation politique ou à la nature humaine, aux problèmes de la société iranienne qui contaminent les caractères ou à quelque chose de plus universel… c’est cette hésitation profonde entre les plans existentiel, psychologique et politique qui consolide toute la foisonnante matière du film.

Mais au-delà de cette intrication, l’aspect le plus fascinant de l’œuvre réside peut-être dans sa manière de représenter la dynamique d’« amour-haine » qui s’insinue dans toutes les familles. À travers Leila se posent des questions à savoir comment prendre soin, comment aimer, comment faire tenir les membres d’une même parenté quand les valeurs des uns et des autres diffèrent, quand les personnalités sont mal assorties, quand une crise sociale et économique fait émerger des tensions, quand le fossé générationnel se creuse. C’est un film sur la complexité des liens familiaux, et sur la difficulté d’aimer sans haine, d’haïr sans amour ceux et celles qui partagent le même sang que nous.

L’écart entre les classes sociales en Iran, qui se creuse parfois au sein d’une même famille, est donné à voir par des plans asymétriques qui traduisent la distinction entre deux mondes : c’est le plan de la barbe jaunie du père qu’on juxtapose à une autre barbe parfaitement blanche et taillée; c’est aussi le plan de l’ascenseur terrifiant pour monter dans l’appartement d’un des frères de Leila, qu’on rapproche d’un ascenseur futuriste qui permet d’accéder aux plus hauts étages d’une tour à bureau d’une grande modernité architecturale… Le sens s’inscrit dans des gestes subtils, s’enracine dans des motifs, comme celui de la chaise : Gardashali Jourablou qui ne se lève pas de sa chaise lorsqu’on nomme le nouveau parrain au mariage, ou le fauteuil sur lequel le père dort pour ne pas se coucher dans un lit, de peur de mourir s’il s’allonge, en passant par le trône surélevé du parrain , sans parler de la scène finale, absolument inoubliable... Ce travail monumental sur la réverbération des images est sans doute ce qui fait de Leila et ses frères l’un des films les plus soignés et les plus ambitieux de 2022.



[1]Je fais ici référence au mouvement de solidarité né après l’assassinat de Mahsa Amini, figure de la résistance féministe iranienne, qui a des airs de révolution…

 

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Critique publiée le 14 octobre 2022.