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Top Gun: Maverick (2022)
Joseph Kosinski

Le meilleur d'entre nous

Par Sylvain Lavallée

En 1986, Pete « Maverick » Mitchell (Tom Cruise) avait tout à prouver : il se disait le meilleur, mais il devait encore le démontrer, ce qui le plaçait dans une position fragile, d’autant plus que son arrogance cachait mal son mal-être, sa difficulté à gérer ses relations personnelles. L’école de Top Gun n’était qu’un théâtre où tous portaient un nom de scène (Maverick, Iceman, Goose…), où le vulnérable Pete Mitchell jouait le rôle de l’invincible Maverick, comme plus tard, dans Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999), Frank Partridge jouera le rôle de Frank T.J. Mackey. Top Gun (Tony Scott) concrétisait ainsi, après Risky Business (Paul Brickman, 1983), le rôle type de Tom Cruise, celui d’un héros irresponsable, d’un homme cherchant l’absolu contrôle dans son métier pour nier son impression de n’avoir aucun contrôle sur sa vie, un thème qui s’alliait parfaitement à la sensibilité de Tony Scott, à sa mélancolie et son romantisme se terrant derrière ses allures de bon faiseur professionnel.

Dans Top Gun: Maverick, le personnage n’a plus à prouver qu’il est le meilleur, on nous le répète encore et encore sous plusieurs variations : il est le plus rapide, il a réussi à rester en vie même s’il a courtisé la mort à plusieurs reprises, il ne s’en fait plus des comme lui, etc. etc. À regarder l’accueil critique de ce dernier film (et de Mission Impossible: Fallout [Christopher McQuarrie, 2018] avant lui), il semblerait que Tom Cruise a bien réussi à nous convaincre qu’il est le meilleur d’entre nous, un messie d’un autre temps qui pourrait à lui seul sauver un cinéma contemporain s’enlisant dans la bouette du CGI. Les articles sur la Scientologie et tout ce qui l’entoure, sur ses divorces controversés avec Nicole Kidman et Katie Holmes, sur l’endoctrinement de ses enfants, sur ses enfants adoptifs qu’il aurait essayé d’arracher à leur mère (Kidman), ses commentaires sur la psychanalyse que l’on devrait bannir, son attaque contre Brooke Shields qui serait une mauvaise mère parce que la dépression post-partum n’existe pas, tous ces articles ont pratiquement disparu pour faire place à ceux qui énumèrent les fois où Tom Cruise a agi en héros. Après une décennie passée dans la disgrâce (plus ou moins de 2006, à partir de sa fameuse entrevue à Oprah, jusqu’à la sortie de Edge of Tomorrow [Doug Liman] en 2014), disgrâce relative puisque le public a toujours été au rendez-vous, Tom Cruise semble devenu intouchable.

Cela concorde avec une nouvelle stratégie de carrière, entamée en douce avec Jack Reacher (2012), sa première collaboration avec Christopher McQuarrie, et qui a trouvé son aboutissement dans Fallout, un film aussi vide que spectaculaire, entièrement érigé à la gloire d’une star qui ne peut plus rien faire de mal, pour qui rien ne semble dorénavant impossible. On imagine que le scénario de Maverick a fini par se retrouver entre les mains de McQuarrie, qui a rajouté tous ces dialogues célébrant Tom Cruise, et que Joseph Kosinski (Oblivion, 2013) a été invité pour peaufiner l’autel — il ne manque que Doug Liman (le réalisateur d’Edge of Tomorrow et d'American Made [2017]), et le trio de choc du nouveau Tom Cruise-verse serait complet. Mais Maverick, il faut le dire, est plus réussi que tous ces derniers films, sans doute parce qu’il permet à la star de s’investir à fond dans un personnage iconique.


Le film lui-même se résume à un paquet de contradictions : comme
Fallout cédait au contemporain en empruntant une nouvelle voie pour la franchise en y introduisant une continuité narrative auparavant absente, en la bourrant de sérieux et de dilemmes éthiques graves pour correspondre à ce que l’on attend d’un film d’action post-Nolan, Maverick est une entreprise des plus nostalgiques qui n’est finalement pas si différente de tout ce qui a été fait depuis Stranger Things (2016— …) et autres Force Awakens (J.J. Abrams, 2015). Le « il ne s’en fait plus des comme ça » doit être contrebalancé, semble-t-il, par le « ils sont tous comme ça aujourd’hui ». Car il s’agit encore et toujours d’une histoire de « fils de » : Maverick doit retourner sur les lieux de l’ancien film, mais cette fois comme professeur devant préparer de jeunes pilotes à une mission que l’on dit impossible (bien sûr). On se rappelle que Goose (Anthony Edwards) avait trouvé la mort dans Top Gun lors d’un accident d’avion piloté par Maverick, une tragédie qui hante encore le personnage même si l’armée avait jugé qu’il n’en est pas responsable. Alors parmi ses élèves il y aura le fils de Goose (bien sûr), nom de code Rooster (Miles Teller, arborant fièrement la moustache de son père), ce qui nous donne un énième film sur le deuil, thème par excellence des dernières années. La seule chose qui distingue réellement Maverick de ses contemporains, c’est que le travail d’imitation du passé est bien accompli. Kosinski est, comme McQuarrie, un bon faiseur professionnel — mais rien de plus : les soleils couchants sont certes à la hauteur de ceux de Tony Scott, à qui le film est d’ailleurs dédié, mais nulle trace d’une touche personnelle ou d’un véritable regard d’auteur. Et de fait, nous sommes plus près du plagiat que de l’hommage, une bonne partie de Maverick se résumant à une reprise plan par plan de Top Gun, sans aucune innovation au travers (et sans homoérotisme, malheureusement).

Il y a, bien sûr — comment l’oublier ? — le fait que tout a été tourné en minimisant le numérique, dans des vrais avions en vol, ce que Tom Cruise prend la peine de nous rappeler dans une adresse au public avant le film, au cas où on aurait échappé à la campagne publicitaire. Et au cas où on n’aurait pas encore compris, les dialogues réflexifs nous le répéteront encore plusieurs fois : il s’agit de vrais pilotes qui menacent d’être remplacés par des drones, ils se battent contre des appareils ennemis plus sophistiqués que les leurs, mais qu’importe c’est le pilote qui compte, non l’avion. Or, de la même manière que leur opération suicide aurait été mieux effectuée, et sans risque de pertes humaines, par des drones, il est un peu difficile de comprendre pourquoi il était si important de filmer des gros plans sur des acteurs dans un vrai de vrai cockpit en vol, lorsque l’arrière-plan n’est qu’un paysage à peine visible qui pourrait être remplacé par un green screen sans que personne ne puisse voir la différence dans des plans de quelques secondes. La croisade anti-numérique de la star prend parfois des allures ridicules dans son jusqu’au-boutisme, et elle apparait plutôt vaine depuis qu’elle ne sert plus à réfléchir l’usage des effets numériques, comme c’était le cas dans l’excellent Mission Impossible: Ghost Protocol (Brad Bird, 2011) ; dorénavant, répudier le numérique ne sert qu’à mieux vanter les exploits de notre maverick de Tom Cruise. Cela dit, les séquences sont spectaculaires, du moins autant que puissent l’être des avions en vol, le présent critique devant avouer que ce type de scène tend à le laisser indifférent, peu importe qui se trouve derrière la caméra et/ou le cockpit.

Ainsi, comme dans les derniers Mission: Impossible, Tom Cruise brave la mort pour notre plaisir, mais il a derrière lui une équipe qui lui sert de filet de sécurité pour tout ce qui n’est pas des séquences d’action. Son drame personnel, sa relation amoureuse avec une ancienne flamme (Jennifer Connelly), son conflit avec Rooster tout cela est bien joué, bien mené, autant que cela puisse l’être dans un blockbuster carburant à la stupidité (cela dit sans reproche : l’intelligence des blockbusters a toujours résidé dans leur stupidité, et le principal drame hollywoodien actuel est de l’avoir oublié). Maintenant que Maverick a prouvé qu’il est le meilleur, hors de tout doute, les enjeux ne sont plus les mêmes, il doit plutôt montrer que nous avons encore besoin de lui, Tom Cruise suivant ici la voie tracée par maintes stars masculines vieillissantes (Clint Eastwood, Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, pour ne nommer que les plus évidents). Accepter le temps qui passe, apprendre à vivre avec les regrets, la culpabilité, faire la paix avec son passé, tout cela s’accorde bien avec notre star. Ce n’est pas sans rappeler d’ailleurs son travail avec Steven Spielberg au début des années 2000, alors que Tom Cruise devait affronter les conséquences de son comportement de père irresponsable (dans Minority Report [2002] et War of the Worlds [2005]). Kosinski ne pousse jamais son acteur aussi loin dans le désespoir, ni même aussi loin que le faisait Scott dans Top Gun, mais la performance de Tom Cruise demeure émouvante. Il n’a pas eu l’occasion de jouer un rôle dramatique aussi complexe depuis fort longtemps, ni de nous offrir des moments de comédie physique (ici, entre autres, une chute maladroite en sortant d’une fenêtre, le genre de jeu avec son corps qu’il maîtrise à la perfection).
 


Maverick 
est surtout restreint par une nostalgie dégoulinante, poussée jusqu’à l’absurde (des jeunes de vingt ans qui chantent « Great Balls of Fire » par cœur ?), ce qui finit par rentrer en contradiction avec le drame personnel tant le film lui-même ne peut pas se détacher de son passé. Ni véritablement anachronique, ni une manière de rejouer le passé par le présent ou le présent par le passé, nous sommes plutôt dans un mélange maladroit, où tout a certes les allures d’un blockbuster d’antan (ce qui n’est pas sans déplaire), mais recouvert d’un vernis contemporain mal assumé. Le plus dommage est sans doute le rôle d’Iceman : Val Kilmer apparait le temps d’une scène, le scénario devant intégrer son état de santé actuel, le cancer de la gorge qu’il a combattu dans les dernières années. Quand Maverick le retrouve, leur amitié est belle, poignante, mais pour des besoins scénaristiques, Iceman meurt quelques minutes plus tard. L’effet est plutôt malaisant, d’abord pour ce que cela implique de faire revenir Val Kilmer dans cet état de santé pour le tuer illico, ensuite parce qu’il est finalement réduit à un rôle fonctionnel (il fallait trouver moyen que l’armée renvoie Maverick temporairement), enfin parce que sa mort n’a aucun impact sur le film passé la scène de l’enterrement. Pour un film qui se concentre entièrement à essayer de tracer les conséquences de la mort de Goose, il est pour le moins contradictoire (encore) de traiter le seul décès à l’écran avec aussi peu d’importance (sans compter que Maverick ne devrait pas oublier aussi facilement la mort de son seul ami).

Le fan de Tom Cruise que je suis (ça ne devrait surprendre personne) éprouve des sentiments partagés devant ce Maverick : d’un côté le plaisir de retrouver un Tom Cruise reprenant son bon vieux rôle d’arrogant en réalité vulnérable, de l’autre l’impression que nous sommes tout de même très loin de ses meilleures années (en gros de Top Gun à War of the Worlds, un vingt ans de cinéma exceptionnel), et qu’il aurait besoin de se confronter à un véritable cinéaste, capable de le questionner plutôt que le réconforter. Sa carrière actuelle ressemble au rêve dans lequel son personnage s’enferme dans Vanilla Sky (Cameron Crowe, 2001), un univers où il est immortel, où tout est construit à son image et suit la voie qu’il a décidé et programmé pour lui (d’ailleurs, la nostalgie de Maverick est si appuyée qu’elle donne l’impression que rien n’a changé depuis 1986, comme si nous étions effectivement dans un rêve). Mais Tom Cruise est la plus grande des stars quand ses films lui rappellent qu’il n’est pas le meilleur, quand la facticité du rêve se révèle et qu’il décide de retourner à la réalité, quand les masques tombent, quand les pseudonymes ne veulent plus rien dire devant un père mourant, quand l’immortalité s’avère une malédiction emplie d’une solitude désespérée, quand son image lui renvoie un devenir meurtrier révélant la part de noirceur qui l’habite, quand sa vie parfaite de médecin riche s’effondre en découvrant à quel point il est aveugle à sa femme et à lui-même, quand son sourire n’illumine plus son visage mais devient le rictus tendu d’un homme qui essaie de couvrir son mal-être après avoir été poussé dans ses derniers retranchements. Tom Cruise est certes l’une des dernières stars, tirée d’un cinéma d’un autre temps, et le simple spectacle de sa présence, même dans un simulacre de son passé, suffit à nous offrir un moment de cinéma agréable. Mais s’il veut être digne de ce titre qu’il revendique fièrement, il devra réapprendre à sauter dans le vide, sans filet, sans chercher à séduire par sa bravoure, mais bien pour accepter de sortir du rêve qu’il s’est construit.

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Critique publiée le 6 juin 2022.