VOL. 5 NO. 21-22
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Pan's Labyrinth (2006)
Guillermo Del Toro

L'horreur réelle

Par Jean-François Vandeuren
Au moment de la sortie de Pan’s Labyrinth en 2006, Guillermo del Toro effectuait déjà la navette entre son Mexique natal et les terres beaucoup moins permissives du grand Hollywood. Ses talents auront été sollicités par la ville reine du divertissement dès le début de la nouvelle vague d’adaptations de bandes dessinées pour le grand écran afin de rehausser la facture de projets de moindre envergure en leur conférant des qualités artistiques un peu plus substantielles et une valeur propre, et ainsi accroître leurs performances aux guichets. Le tout tandis que de l’autre côté de la frontière, del Toro continuait de travailler sur des projets à teneur plus personnelle, ancrés autour de thématiques plus relevées dont le présent exercice se révélerait l’ultime accomplissement. Tout ce qui fourmillait déjà dans le riche imaginaire du réalisateur aura trouvé le moyen ici de se faufiler à l’écran sous une forme ou sous une autre, que la présence de ces éléments soit purement symbolique ou déterminante par rapport à la progression du récit. Pour del Toro, ce serait la consécration, remportant une pléthore de prix aussi bien dans son pays qu’à l’étranger en plus d’être finalement reconnu comme l’un des artisans les plus importants du nouveau cinéma fantastique. Bien qu’il ne lésine pas sur les créatures monstrueuses, les maquillages époustouflants, la violence et les effets gore, l’oeuvre de del Toro, dans ses élans les plus significatifs, a toujours été orientée avant tout vers les personnages évoluant au milieu de ces décors lugubres et des plus inquiétants, manifestations d’une humanité avec laquelle ce type de cinéma aura semblé avoir oublié comment jongler au cours des années précédentes.

Le génie de Pan’s Labyrinth repose d’abord sur la façon on ne peut plus articulée dont le réalisateur oppose et confond constamment les perspectives de l’enfance et de l’âge adulte, de l’imaginaire et de la réalité. Le scénario de Guillermo del Toro nous transporte plus concrètement en 1944, cinq ans après la guerre d’Espagne. Nous suivons dès lors le récit de la petite Ofelia (Ivana Baquero) qui, de son côté, doit suivre sa mère Carmen (Ariadna Gil), alors sur le point d’accoucher, jusqu’à un vieux moulin situé au milieu des bois, lieu où s’est installé son nouveau mari, le sinistre capitaine Vidal (Sergi López). Dès leur arrivée, Ofelia est guidée par une fée jusqu’au centre d’un labyrinthe en ruines où elle fait la rencontre d’une créature mythologique (Doug Jones, toujours aussi maniéré). Le faune révélera à la jeune fille qu’elle est la réincarnation d’une princesse d’un univers souterrain et qu’elle devra réussir trois épreuves pour pouvoir le réintégrer, sinon quoi elle demeurera mortelle dans le monde des hommes. Chacune de ces tâches tournera autour de valeurs très spécifiques, lesquelles prendront également la forme d’affronts à la nouvelle réalité de la gamine ainsi que de leçons sur l’importance de l’obéissance ou la nécessité de désobéir. Ainsi, tandis qu’à l’avant-plan le film de del Toro plonge au coeur d’un affront entre l’armée espagnole et la guérilla antifranquiste, nous accompagnons cette jeune fille n’ayant pas forcément conscience de la gravité de la situation comme de la complexité du monde dans lequel elle doit évoluer. Sa nouvelle gouvernante (Maribel Verdú) dira d’ailleurs avoir arrêté de croire aux fées depuis longtemps, elle qui aura vu le vrai visage d’un monde dans lequel il peut effectivement être assez difficile d’imaginer l’extraordinaire.

Les rouages du scarabée de Cronos se matérialisent ici autour de la routine on ne peut plus stricte du capitaine Vidal - d'autres engrenages (ceux du moulin) occupent d’ailleurs une partie importante de ses quartiers personnels. Ainsi, tout le soin que le militaire tyrannique peut consacrer à son apparence sera communiqué le plus symboliquement à travers celui qu’il apporte à la montre de son défunt père, s’assurant que ses moindres mécanismes soient toujours immaculés et opérationnels. Des gestes reflétant parfaitement le caractère d’un homme qui aura complètement ignoré le raisonnement ayant poussé son géniteur à briser l’appareil peu de temps avant sa mort. Il faut dire que l’essence de Pan’s Labyrinth repose en soi sur ses multiples oppositions, et ce, aussi bien sur le plan de la forme que du fond. Les couleurs chaudes et froides se côtoient et se confrontent afin d’illustrer tour à tour les notions de sécurité et de danger, de force et de faiblesse, de vie et de mort, de rêve et de réalité, dont il est continuellement question. L’horreur de la guerre et de l’imaginaire se superposent, la première semblant inévitable tandis que la seconde pourra être évitée si l’héroïne suit son coeur et sa raison. C’est dans cet ordre d’idées que le mélange des genres et des points de vue finit par prendre tout son sens. Del Toro n’hésitera pas d’ailleurs à exposer son public à une violence particulièrement graphique dont l’importance émanera de son contraste avec la manière dont Ofelia cherchera à voir le monde. Un mécanisme de défense qui deviendra pour la fillette une façon de sortir victorieuse d’une situation sans issue tout en lui octroyant la force nécessaire pour lui permettre de faire face à son destin.

Cette idée atteindra d’ailleurs son paroxysme lors d’une finale bouleversante au cours de laquelle le cinéaste divisera définitivement ces deux univers pour exposer l’un aux célébrations d’un triomphe et l’autre au choc d’un drame épouvantable. L’importante valeur mythologique du cinéma de del Toro a d’ailleurs toujours trouvé son sens dans la façon dont ce dernier s’immisce dans ces mondes de l’ombre, et ce, directement sous le regard de ceux qui ne peuvent les voir. Le Mexicain aura d’autant plus trouvé le moyen de relever cette initiative d’une direction artistique des plus mémorables, renforcée par le recours à des techniques visuelles plus traditionnelles qui voleraient de nouveau la vedette deux ans plus tard dans le trépidant Hellboy II: The Golden Army. C’est néanmoins la sensibilité habitant la caméra de del Toro - qui fait certainement écho au cinéma d’Alfonso Cuarón, qui agit d’ailleurs ici à titre de producteur -, cette manière si soignée de déployer ce monde et ces individus oscillant entre horreur et émerveillement, qui permet à Pan’s Labyrinth de flirter avec le chef-d’oeuvre. Si le mélange de ces deux concepts peut laisser lieu à une certaine complexité narrative, celle-ci découle avant tout de la façon dont le spectateur voudra bien se laisser transporter par le récit. Pan’s Labyrinth s’impose du coup comme un conte cherchant à conserver sa raison d’être durant l’une des plus sombres périodes de l’histoire de l’homme. Une oeuvre majeure dans laquelle Guillermo del Toro sera parvenu, à force d’acharnement, à exercer un plein contrôle sur les moindres détails de sa démarche créatrice, lui qui aura également pu compter sur les performances d’une distribution impeccable pour donner vie à ses héros du quotidiens comme à ses tyrans plus grands que nature s’inscrivant dans la plus pure tradition du genre.
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Critique publiée le 16 juillet 2013.