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Road Warrior, The (1981)
George Miller

L'impasse

Par Jean-François Vandeuren
La fulgurante séquence d’ouverture de Mad Max (1979) nous menait quelque peu en bateau quant à la réelle essence de son protagoniste. Durant cette longue escalade de violence et de démolition, George Miller introduisait lentement mais sûrement son personnage iconique, d’un calme imperturbable, mais surtout annonciateur de la tornade de ferraille et de sang qui allait bientôt déferler sur sa route. Tandis que ses collègues en avaient plein les bras avec cette course-poursuite effrénée, le justicier conservait son sang-froid, attendant patiemment le moment opportun pour faire son entrée en scène, comme si l’affaire était déjà classée. Bref, le genre d’introduction que l’on réserve habituellement à ces personnages plus grands que nature, capables de dominer leur environnement et de venir à bout des situations les plus hostiles. Seulement voilà, au final, Max (Mel Gibson) n’avait plus rien du sauveur tant espéré, de ce trop rare exemple de courage et de droiture auquel un monde en chute libre a depuis longtemps cessé de croire. Et c’est précisément dans cette optique que The Road Warrior poursuit le périple sinueux de son antihéros, et ce, bien au-delà du point de non-retour.
 
L’influence de The Road Warrior sur le cinéma d’anticipation est indéniable, les scénarios en ayant repris autant les enjeux que la structure et l’esquisse de son protagoniste ont abondé sur les écrans au cours des trois dernières décennies. Ce deuxième épisode suit d’ailleurs un arc dramatique beaucoup plus classique que celui particulièrement déstabilisant du film de 1979, Max prenant ici davantage les traits d’un « Han Solo du désert australien ». Un homme n’étant plus intéressé que par sa propre condition dont les fondements seront secoués par la force des choses, lui qui se retrouvera au cœur d’un affrontement entre deux clans dont il était parvenu, jusque-là, à évoluer en périphérie. Un tout autre sens émane du coup des événements du premier épisode, The Road Warrior se jouant dès lors du spectateur d’une manière étonnamment sournoise. Celui-ci sera moins ébranlé ici par la forme du récit et la brutalité des événements que par le cheminement d’un « héros » incapable de prendre les devants, de prévenir plutôt que de guérir. Car contrairement, par exemple, aux personnages qu’interpréterait plusieurs années plus tard Kevin Costner dans Waterworld et The Postman, aucune aura de mystère n’enveloppe le personnage de Mel Gibson, et Miller en est tout à fait conscient. Le public a assisté aux drames l’ayant fait dévié de la trajectoire du héros classique, rendant notre identification à ce dernier aussi tragique que problématique.
 
Une telle manœuvre confère un sens d’autant plus significatif au néant dans lequel Miller situe l’action de son film. Le Max de The Road Warrior est un survivant qui a cessé de contempler l’horizon. Ce désert aride où l’on se bat à mort pour un bidon d’essence est devenu sa prison, purgeant une peine qu’il s’est lui-même infligé en n’ayant aucune intention de s’engager dans une quelconque quête de rédemption. Cela explique pourquoi le réalisateur refuse de comparer son personnage – sur le fond, du moins – au mythique cowboy anonyme ou au samouraï vertueux se manifestant au moment opportun pour défendre un territoire et sa population de l’envahisseur. Miller questionne ainsi la valeur comme le sens du geste héroïque et de la prise de position dans un contexte spécifique, et surtout parallèlement aux motivations du principal intéressé. De cette fameuse aura de mystère, il ne reste que le caractère insaisissable, et pourtant limpide, d’un héros d’une formidable ambigüité, reflétant les moindres aspects d’un discours profondément humain, mais surtout extraordinairement clairvoyant.
 
À travers des séquences vertigineuses exprimant à fond le caractère extrêmement physique de son œuvre, le réalisateur australien multiplie les moments de malaise et d’inconfort, et ce, autant par l’entremise d’images choc que des choix auxquels sont confrontés ses différents sujets. Sous ses airs faussement posé et diplomate, Lord Humungus se révèle un antagoniste beaucoup plus mesquin et cruel que le chaos qu’incarnait The Toecutter dans Mad Max, lui qui se dira prêt à épargner la vie des hommes et des femmes à sa merci en échange de leurs réserves de pétrole. Mais sans cette précieuse ressource, ces derniers s’exposeraient inévitablement à une lente agonie. D’un autre côté, la garder et continuer de l’épuiser pour retarder l’inévitable la rend totalement inutile. Bref, la moindre décision s’avère ici à double tranchant et implique son lot de conséquences, d‘un côté comme de l’autre. Difficile de déterminer qui a la meilleure main dans une situation paraissant tout bonnement sans issue. Et à défaut d’autre chose, Max incarne pour cette population en danger la carte cachée qui pourrait la sortir d’une telle impasse.
 
« They say people don’t believe in heroes anymore […] you and me, Max, we’re gonna give them back their heroes », s’exclamait Fifi dans l’épisode précédent, lorsque Max disait avoir des doutes quant à sa capacité à résister à la folie d’un monde ayant perdu tous ses repères. Ironiquement, c’est la décision d’abandonner son rôle de justicier qui allait entraîner sa chute, de même que la perte de tout ce qu’il cherchait à protéger. Face à la détermination d’un groupe prêt à mourir pour défendre ses acquis, Max devient le faible symbole de l’immobilisme d’une civilisation consciente de ce qui est en jeu, mais ne se décidant à agir que lorsque quelque chose lui a été enlevé. C’est par l’identification à cet homme ayant renié sa véritable essence que Miller formule sa critique la plus acerbe, refusant au spectateur l’opportunité de se projeter dans une figure qui l’élèverait momentanément au-dessus de sa propre condition. En revanche, le cinéaste pousse son public à revoir ses positions. Car les véritables héros de The Road Warrior figurent parmi les membres de cette communauté de battants dont on ne fait généralement peu de cas, ces gens ordinaires qui, malgré tout, n’ont toujours pas jeté la serviette. Ceci dit, pour qu’il y ait de nouveau un horizon à contempler, d’autres se doivent de changer leur fusil d’épaule. Max n’est certainement pas le sauveur tombé du ciel que cette population au bord du gouffre espérait, mais demeure celui dont elle avait le plus besoin.
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Critique publiée le 23 septembre 2015.
 
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