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Mad Max (1979)
George Miller

Par-delà la civilisation

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Post-apocalyptique, Mad Max l'est d'abord au niveau des moyens déployés. Comme plusieurs grands films de genre, il s'agit d'un pari économique qui est devenu par la force des choses une proposition esthétique cohérente et, surtout, profondément influente. On ne compte plus, en effet, le nombres de films inspirés par le succès du long métrage de George Miller : un pan complet de l'industrie cinématographique australienne doit son existence au film de 1979, tandis que les producteurs italiens, toujours à l'affût d'une nouvelle tendance à exploiter, hissèrent l'imitation de Mad Max au rang de genre à part entière. Quoique, concrètement, ce soit surtout le Road Warrior de 1981 qui sert de source d'inspiration à cette descendance hétéroclite, il ne faudrait pas pour autant sous-estimer l'importance historique de son prédécesseur. Mad Max est une véritable leçon de mise en scène féroce, d'efficacité narrative, de minimalisme éloquent.

L'esthétique de Mad Max est post-apocalyptique parce qu'elle repose sur l'ingéniosité de ses créateurs, sur l'utilisation rationnelle et rationnée du matériel limité mis à leur disposition par la réalité. Le discours du film naît de cette logique de nécessité, de la question qu'elle pose : que reste-t-il quand plus rien n'existe? Le film tout entier est porté par cette prophétie de fortune qu'il formule en guise de réponse : la route. Comme si l'essentiel de la civilisation humaine se résumait à ce réseau de lignes tracées à même le sol, à cette organisation de l'espace au service de l'automobile – nouvelle extension mécanique de l'homme. Il suffit, au fond, de montrer le monde tel qu'il est pour en révéler l'essence apocalyptique – puisque ce monde n'est déjà plus qu'un système sanguin défaillant, irrigué par l'essence. L'ambivalence même de Mad Max alimente sa vision : s'agit-il d'un monde post-apocalyptique situé dans un futur hypothétique, ou de notre monde tel qu'il est révélant son devenir post-apocalyptique?

Ce premier film demeure en ce sens le plus fascinant de la série, à défaut d'être le plus abouti – ou plus exactement le plus fascinant au sein de celle-ci justement parce qu'il n'est pas le plus abouti. La vision qu'il déploie n'étant pas encore cristallisée dans cette codification du fétichisme de la machine que met en scène The Road Warrior, elle relève moins de la science-fiction à proprement parler que du dérapage contrôlé dans une réalité parallèle séparée de la nôtre par une frontière perméable. On y sent l'influence croisée du western et du road movie existentiel, façon Vanishing Point ou Two-Lane Blacktop (tous deux parus en 1971)– ce cinéma où la route devient une obsession, un fil de fer sur lequel défile à toute allure le protagoniste, qui cherche dans l'énergie cinétique pure un moyen d'échapper à la folie du monde et l'équilibre sur lequel repose sa survie. Mad Max nous dévoile ce qui se cache par-delà ce cinéma de l'autodestruction, de l'apocalypse personnelle : cette même folie que cherchaient à fuir ses héros.

Le policier incarné par Mel Gibson est ainsi le symbole d'un ordre qui ne comprend plus sa propre raison d'être, déjà défait par le chaos du monde l'entourant. À quoi bon jouer le jeu de la civilisation, puisque celle-ci ne relève désormais plus que de l'illusion? En compagnie de sa famille, Max tente bien d'échapper un moment à ce questionnement; mais la sauvagerie les rattrape, lui arrachant tout ce qui le rattachait à une hypothétique communauté qu'il tentait de sauvegarder de l'érosion. Lorsque Max traverse cette ligne par-delà laquelle s'étend la zone interdite, il renie définitivement la notion de loi : il admet sa dissolution dans la mécanique de la survie qui régie le réel post-apocalyptique. Il embrasse cette folie qu'il avait jusqu'alors tenté de repousser. Sachant qu'il n'existe plus aucun refuge, il embrasse la folie ambiante; Mad Max est l'histoire d'une chute, d'une descente aux enfers qui est à la fois celle d'un seul homme et celle du concept même de société.

Tout ceci, Mad Max l'articule avec une économie qui relève indubitablement du tour de force : sa mise en scène d'un primitivisme exemplaire, sa violence sommaire se répondent et s'alimentent. Miller crée un cinéma de l'instinct, un cinéma animal reposant tout entier sur le réflexe de survie. Les scènes de tension reposent sur un rapport actif à l'environnement; et la mort, quant à elle, s'installe confortablement. Elle prend le temps d'affirmer son inévitabilité, se pose au bout de la route pour se substituer à tout horizon. Si les séquences d'exécution s'éternisent, c'est que c'est à travers la durée seule qu'elles peuvent installer clairement ce rapport de force impitoyable qu'elles impliquent; justement parce que le triomphe de ce rapport de force signale l'émergence d'une logique post-apocalyptique en même temps que l'abolition de la civilisation.

Par cette volonté de réduire le concept qu'il explore à sa plus simple expression, Mad Max transcende les seuls enjeux de son récit pour conférer au spectacle qu'il orchestre avec une brutale élégance une authentique portée philosophique. Mad Max ne pouvait exister qu'une seule fois, puisqu'il est le fruit des conditions particulières ayant menées à sa production. Il est donc tout à l'honneur de Miller qu'il ait pu, par la suite, développer cette idée pour créer un univers plus complexe, plus raffiné. Mais l'original demeure malgré cela insurpassable, en ce qu'il semble témoigner concrètement d'une réalité à la lisière du visible, faire surgir du paysage qu'il filme une vérité secrète. L'autopsie de la civilisation à laquelle procède ici le cinéaste australien s'apparente à une hallucination cauchemardesque. Elle est comme un mirage émergeant de la contemplation trop intense du bitume, une vision fulgurante de ce qui attend l'espèce humaine au bout de la route qu'elle a pavé.
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Critique publiée le 18 septembre 2015.
 
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