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Postman, The (1997)
Kevin Costner

Le télégraphe

Par Olivier Thibodeau
Bien qu’il ne s’agisse pas du navet légendaire que décrivent ses nombreux détracteurs, The Postman constitue néanmoins une occasion ratée pour Kevin Costner de revivre les beaux jours de Dances with Wolves (1990). S’incarnant à nouveau comme le champion de la démocratie américaine, héros d’un western réhabilité qui substitue candidement l’aube dorée des plaines nourricières au crépuscule social imaginé par Eastwood et Peckinpah, il le fait ici d’une façon doublement grandiloquente. Il étoffe ainsi une trame narrative ténue à l’aide d’une mise en scène tapageuse qu’il soumet entièrement à un credo patriotique incongru, au même titre qu’une armée de personnages secondaires à peine esquissés. Mu par un idéalisme naïf, il oppose de façon manichéenne les velléités centralisatrices du parti démocrate aux errances dogmatiques et militaristes du parti républicain, accouchant ainsi d’un plaidoyer passionné, mais incroyablement simpliste cousu de grossiers symboles chauvins. Heureusement, l’aspect caricatural de la caractérisation contribue à évoquer tout le charme des feuilletons d’aventures d’antan, soulignant ainsi la nature véritable d’une œuvre qui, malgré une luxuriante direction artistique et une durée épique, demeure un simple divertissement à usage unique.
 
Dans le lointain futur de l’an 2013, les États-Unis d’Amérique ont succombé à « une guerre » ayant réduit le nord-ouest du pays à une série de fiefs moyenâgeux sous la gouverne d’un tyran mégalomane du nom de Bethlehem. Général autoproclamé d’une armée régie par huit amusants édits, celui-ci enrôle ses effectifs de force dans de petits hameaux paisibles, privant la populace de tous ses jeunes hommes pures races. Fruit d’un hasard malencontreux, l’acteur ambulant incarné par Costner se retrouve un jour parmi ces hommes, forcé de joindre les rangs de cet exécrable misanthrope dont il s’échappera bientôt, partant en cavale dans les bois après avoir abattu deux de ses hommes. Forcé de s’abriter de la pluie torrentielle lors d’une froide nuit oregonaise, il se retrouve alors dans un camion de poste désaffecté coincé dans la broussaille, choisissant spontanément de subtiliser l’uniforme de son pilote desséché pour mieux s’introduire dans un village fortifié non loin de là. Posant comme le représentant d’un gouvernement reformé, membre de l’emblématique USPS dont il arbore ostensiblement le blason et la casquette, il parvient d’emblée à inspirer l’ensemble des villageois, et particulièrement un jeune homme du nom de Ford Lincoln Mercury, les absorbant tous dans une spirale de mensonges prometteurs qui motiveront finalement l’insurrection armée qui provoquera la chute de Bethlehem.
 
Le récit démarre en terrain archiconnu, alors qu’un héros familier vêtu des atours du parfait survivant post-apocalyptique arpente un désert jonché de débris, visitant nonchalamment des stations-service désaffectées et des hameaux moyenâgeux parsemés de baraques en pierres des champs. Or, bien que le background shakespearien du protagoniste laisse présager un pertinent effort de réflexivité, chacune de ses péripéties subséquentes nous semblent tirées directement de l’abécédaire du récit d’aventures. Ainsi, on assiste à sa capture aux mains de Bethlehem, personnage ridiculement caricatural dont l’égotisme pathologique est subtilement représenté par sa confection incessante de gigantesques autoportraits, ainsi qu’à son initiation ardue au sein de l’armée du général et sa fuite spectaculaire de la base ennemie nichée dans une carrière abandonnée. Ce n’est qu’après ces mésaventures usitées que le récit prend la tournure patriotique qu’on connaît, transformant soudainement la vocation de l’œuvre de façon incongrue et déroutante. En effet, c’est un patriotisme sans assise qui s’incarne alors à l’écran, mu d’abord par le fétichisme de Costner pour le logo de la USPS, lequel s’incarne comme l’ultime fausse promesse, soit celle d’un gouvernement légitime et rassembleur porteur d’un véritable espoir pour la civilisation. Le récit se poursuit ensuite à l’instar d’un tract politique, misant presque exclusivement sur la croyance naïve des personnages en l’institution gouvernementale américaine pour mieux convaincre le spectateur de sa valeur.
 
S’il n’est bon pour rien d’autre, le patriotisme circonstanciel du protagoniste évoque parfaitement la nature mensongère et opportuniste de la politique américaine. Décidant de revêtir l’uniforme glorifié du facteur pour servir ses intérêts immédiats, le personnage de Costner mise en effet sur une série de stratégies électorales douteuses pour rallier les villageois à sa cause, faisant survivre à grand renfort de mensonges éhontés le mythe d’un gouvernement fantôme domicilié au Vikings Stadium, préservant ainsi indûment la ferveur de ses disciples en puisant dans des espoirs brûlants d’autant plus faciles à exploiter. Toute la morale de l’œuvre naît donc d’un mensonge, compromettant ainsi toute prétention de l’auteur à la véritable rectitude démocrate, faisant en outre de la seule exploitation des masses ignorantes le vecteur d’une révolution aveugle dont la légitimité n’est finalement tributaire que de son résultat final.
 
Face à l’endoctrinement intellectuel pratiqué avec le même zèle par le protagoniste et l’antagoniste à la fois, c’est finalement la beauté lyrique des paysages sauvages de l’Ouest américain qui incarne le plus adéquatement le thème central de la liberté. Les somptueuses forêts de l’Oregon, et les furieux fleuves de Washington rivalisent ainsi de majesté sous l’œil de la caméra de Stephen Windon (directeur photo sur les trois plus récents Fast and Furious), faisant des errances du protagoniste un idéal beatnik sur fond de déchéance sociale et écologique annoncée. À ce titre, on regrette presque la promesse de civilisation que laisse présager la défaite de Bethlehem puisqu’elle compromet le retour à la nature forcé des personnages diégétiques, lequel est agrémenté par une astucieuse direction artistique qui multiplie sans cesse les décors mémorables. Agrégats urbains postmodernes, cabines de projection flottantes et nacelles téléphériques se succèdent ainsi de façon jouissive, stimulant notre imaginaire d’enfant beaucoup plus efficacement que les ennuyeuses leçons débitées par un protagoniste peu inspirant.
 
Si Kevin Costner est incapable de subtilité, exploitant indistinctement une panoplie de thèmes typiquement étatsuniens (baseball, western, prohibition, golf…) dans un effort constant d’autopromotion, il parvient ici à se surpasser de grandiloquence, multipliant les boutades ridicules et les bons sentiments télégraphiés par une bande sonore envahissante pour mieux servir un récit superficiel et manipulateur engraissé aux hormones patriotiques. Malgré tout, son film conserve un potentiel culte indéniable imputable à une direction artistique imaginative et évocatrice ainsi qu’à la grossièreté naïve de la caractérisation, laquelle est source d’une panoplie de personnages tous plus creux les uns que les autres. Le résultat est un film certes lacunaire, mais sans malice dont le message politique demeure pertinent malgré son manque de subtilité. Après tout, il n’aurait peut-être fallu que d’un esprit aussi palpitant que le cœur pour faire du film l’œuvre épique imaginée par son auteur.
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Critique publiée le 8 juillet 2015.
 
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Panorama-cinéma Volume 3. Numéro 2.


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