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Essential Killing (2010)
Jerzy Skolimowski

L'origine du monde

Par Élodie François
Dans le creux d’un désert, des silhouettes se confondent. Ce sont celles de soldats américains drapés à l’oriental. Ils s’enterrent et, serpentant entre les lèvres rocheuses, s’arrêtent devant la noirceur profonde d’une alcôve. Pourchassant sans le savoir un membre de la résistance, ils sont, à ce moment même, dans la ligne de mire de son bazooka tenu fébrilement, unique outil d’une ultime et légitime défense. Le résistant suinte de peur et de fatigue. Tapi dans l’ombre, il ne peut finalement que tuer ou être tué. Il tuera.

À bien des égards, Essential Killing pourrait être l’énième pérégrination d’un antihéros au parcours erratique, traversé de violence et criblé d’absurdité prophétique. Mais du mutisme inébranlable de son personnage à la saturation stridente de son environnement sonore (échos lointains de The Shoot), un discours d’une extrême maîtrise lui traverse l’échine. Essential Killing est un film sur la difficulté de l’homme à naître dans un monde fortuit, disputé et intolérant. Et la grande intelligence du film réside dans son titre, car il est moins question de crimes essentiels que du crime matriciel auquel tous les autres ne feront que répondre.

De la naissance du personnage dans ces chaudes entrailles du Moyen-Orient (quelque part entre deux guerres) à sa disparition presque mystique dans un désert enneigé de Pologne, Skolimowski filme ici la progressive régression d’un supposé terroriste pris en chasse par l’armée américaine après l’échec de sa déportation. Car, comme nous l’avons vu, c’est confiné dans les derniers retranchements de son pays, cette grotte humide qu’il devra défendre pour sa survie, qu’il est, faute de mieux, à la fois le dernier rempart et le dernier enfant de l’utérus national. Et s’il en est l’enfant ne trouvant refuge que dans l’obscurité et la nuit, force est d’admettre qu’une vaste métaphore devra s’élaborer autour d’une odyssée tragique dont le symbolisme - parce que Skolimowski est peut-être aujourd’hui plus souvent peintre que cinéaste - serait proche parent de L’origine du monde de Courbet; un désert de chair renvoyant aux déserts de sable et de neige, mais aussi une cavité originelle à partir de laquelle il faudra se questionner.

Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau écrivait : « le premier sentiment de l’homme fut celui de son existence, son premier soin celui de sa conservation ». Le sentiment de conservation éprouvé par la figure haletante d’Essential Killing pourrait alors rejoindre l’allégorie politique que l’on sied facilement à l’intrigue. Tuer ces soldats, soit défendre ce ventre humide dont il sortira effrayé et criant, c’est faire entrave à l’avancée américaine sur ses terres et, plus largement, opposer un homme au colonialisme. Plus loin encore, le crime essentiel pourrait être ce viol interrompu alors que les étrangers progressaient sans vergogne vers le bassin de l’origine. Alors, Essential Killing serait un discours sur le viol perpétuel des nations par le capitalisme et son outrageuse avancée colonialiste déguisée en guerre d’opinions.

Arraché à sa mère (patrie), sans ressources et blessé, errant dans les forêts, sans industrie, sans parole, sans domicile, sans guerre - pour paraphraser Rousseau; fuyant l’éducation autoritaire de ce parent substitué (le campement secret dans lequel l’armée américaine se livre à d’astucieuses tortures), le personnage va peu à peu se défaire de toute humanité pour s’approcher de plus en plus de l’animal. Un lent dépérissement qui n’est pas sans rappeler Feux dans la plaine de Kon Ichikawa qui, alors que la guerre opposant le Japon aux États-Unis (encore une fois) s’est achevée, abandonne ses soldats en pleine brousse philippine, les obligeant au pire, car, amaigri par la maladie et la famine, c’est la chair de ses semblables qui donnera au « héros » les quelques réserves nécessaires à sa survie (pour mieux mourir sous le feu allié). Ce qui distingue toutefois le japonais de son homologue arabe, c’est la conscience que l’on peut encore lui prêter. L’homme qui se livre au cannibalisme le fait en toute connaissance de cause et c’est pour cette raison que bien des soldats refuseront leur pitance. Ici, l’homme tend vers la mort; là, vers la vie. En ce sens que le personnage de Skolimowski découvre à mesure qu’il avance là où le japonais renie à mesure qu’il recule. L’un ne pouvant oublier sa condition d’homme (c’est le lot de tout le courant humaniste du cinéma d’après-guerre japonais), l’autre se changeant progressivement en animal sauvage à l’image de cette ultime apparition, celle du cheval blanc monté pour fuir, désormais seul.

Quelques images, cependant, pourront faire polémique. Non qu’elles tendent à de lourds débats, mais leur utilité n’est pas toujours démontrée. Car au-delà de ces quelques lectures pour le moins poussées (Courbet n’apparaît pas comme l’évidence même de la première séquence), Essential Killing pourrait à plus d’un titre paraître aussi aride que les déserts qui l’habitent. Aridité des dialogues : inaudibles, incompréhensibles, futiles. Aridité de la mise en scène qui fait du fuyard le seul sujet de la plus grande majorité des plans. Ces quelques images sont celles qui, à de rares reprises, rompent la continuité pour présenter une femme vêtue d’une burka dans ce qui se présente comme un flashback. Qui est-elle? La réponse ne sera jamais clairement énoncée. Cependant, parce qu’elle cache un enfant sous son voile épais, elle pourrait incarner la figure nourricière du Moyen-Orient, celle-là même que le personnage défendit ardemment. Son apparition ici et là au fil des hallucinations de l’homme, jusqu’à sa présence dans le même espace de mise en scène, nous rappellerait la perte de repères identitaires que la délocalisation oblige. Cet abandon est d’autant plus frappant lorsqu’on l’oppose à la scène de l’allaitement, instant porté par un souffle pictural d’une force incroyable (et qui nous rappelle combien les deux derniers films de Skolimowski ont cela de commun avec le cinéma de Bruno Dumont), dans laquelle, poussé par l’irrépressible nécessité de s’hydrater, l’homme se jette sur une polonaise arrêtée sur le bord du chemin pour donner le sein à son nouveau-né. Contrainte, car menacée d’une arme, la caméra la laissera mortifère, l’enfant hurlant dans ses bras.

Enfin, une ultime figure  croisera le chemin du fugitif alors mourant. Précisément, ici aboutira la longue réflexion que Skolimowski pourrait avoir mise en place. Cette femme, que le mutisme rend complice, lui accordera les gestes les plus humains du film. Cet échange souligne, tout en le nuançant, l’altérité de l’homme. L’homme qui lui est à la fois étranger par ses origines et son sexe, mais frère par son appartenance au genre humain. Car avant d’être l’Arabe (Mohammed, comme le générique nous l’indique), notre héros est avant tout Vincent Gallo l'Américain et cette femme, Emmanuelle Seigner la Française. Tous deux ne sont donc ni arabe ni polonais. Par le mutisme de leur personnage qui les fait se rejoindre dans une harmonie métaphysique, ils transcendent les liens qui les unissent et donnent au film son parfait couple générique, la véritable synthèse d’Essential Killing stipulant que l’Homme est un loup pour l’homme et que son existence repose sur une quête chancelante de la réconciliation avec son prochain. De là cet hypothétique discours de Skolimowski sur l’altérité, un document sincère, mais imparfait, dans ses moments les plus francs qui se penche sur la difficulté, lorsque l’on est étranger à une nation, voire une race, de défendre ce qui fait de l’homme l’Homme. Et cela, à l’encontre de la friabilité de l’espèce dont on ne peut que répéter, cherchant toujours à y résister comme s’il n’y avait rien d’autre d’« essentiel », l’absurdité des pires excès.
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Critique publiée le 4 avril 2011.