VOL. 5 NO. 23
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Made in Dagenham (2010)
Nigel Cole

Faire ce qui est juste

Par Jean-François Vandeuren
Nous avons souvent tendance à prendre les choses un peu trop pour acquises, surtout en ce qui a trait aux changements sociopolitiques. Une telle affirmation demeure, certes, un peu cliché. Mais le passage des générations peut parfois donner l’impression à la dernière en liste qu’une réalité avec laquelle elle est si familière aura toujours existé, voire qu’il serait impensable qu’il en ait déjà été autrement. Sur l’échelle d’une vie, quelques décennies peuvent paraître une éternité. Mais lorsque nous replaçons les événements dans le cours de l’Histoire, une percée dans un domaine particulier survenue il y a quarante ans semblera s’être produite pas plus tard qu’hier. La problématique à laquelle s’intéresse ici le cinéaste Nigel Cole est celle de l’égalité des sexes sur le marché du travail. S’il y a évidemment encore place à l’amélioration à ce niveau, Made in Dagenham revisite de façon plutôt convaincante l’un des combats qui auront permis à la gent féminine de se rapprocher un peu plus de leurs confrères masculins. Nous sommes alors en 1968. Nous serons introduits aux couturières de l’usine Ford située dans le district de l’est de Londres auquel le titre du film fait référence. Alors que les dirigeants de l’entreprise sembleront faire la sourde oreille face aux demandes visant à améliorer un tant soit peu les conditions de travail de ces dernières, la représentante du groupe, Rita O’Grady (Sally Hawkins), poussera la note un peu plus loin en exigeant que ses collègues aient accès à des avantages et un salaire équivalents à ceux des hommes. Leurs supérieurs ne les prenant toujours pas au sérieux, les employées déclencheront finalement une grève illimitée. Si ces 187 femmes ne sembleront pas faire le poids au départ face aux quelques 55,000 salariés du sexe opposé oeuvrant pour le géant américain, la situation sera fort différente lorsque l’arrêt de leur production finira par freiner l’ensemble des opérations de la manufacture.

Sans offrir une réflexion particulièrement étoffée sur ce genre de luttes ouvrières, le film de Nigel Cole propose à tout le moins une représentation réussie d’une époque et des changements qui allaient redéfinir le rôle et les rapports entre les hommes et les femmes. Une évolution qui sera notamment illustrée par les tentatives plutôt maladroites du mari de Rita de jouer les hommes au foyer tandis que son épouse sera appelée à mener un combat de plus en plus public. Le but premier du Britannique était évidemment ici d’orchestrer une comédie dramatique humaine et rassembleuse, laquelle ne pourrait se terminer que sur une note des plus optimistes, rendant hommage non pas qu’à la ténacité de ses héroïnes, mais également à leur volonté de ne jamais céder face à la pression exercée par leurs adversaires. Nous devons reconnaître du coup la modestie et la sincérité avec lesquelles le réalisateur aura su aborder cette longue bataille en se faisant un allier des mouvements de protestation et en traitant chaque conséquence comme un nouvel obstacle à surmonter. La situation s’envenimera d’ailleurs lorsque les autres partis essaieront de limiter les dégâts, voire de les éviter complètement. Les travailleuses devront ainsi jongler avec un syndicat refusant de défendre leurs intérêts auprès de la partie patronale qui, pour sa part, ne cherchera qu’à garder ses coups de production aussi bas que possible. Mais le plus désolant sera de voir ces hommes - qu’elles avaient pourtant appuyés durant leurs propres débrayages - refuser de se montrer aussi solidaires lorsqu’ils se retrouveront à leur tour en arrêt de travail forcé. La tension montera inévitablement dans la région alors qu’il sera de plus en plus difficile pour ses habitants de subvenir aux besoins familiaux. Mais avant les considérations d’ordre monétaire, Cole soulignera à répétition qu’il est avant tout question ici de respect et de la reconnaissance d’une expertise qui a elle aussi sa valeur.

Si la trame narrative exploitée par Cole et le scénariste William Ivory demeure tout ce qu’il y a de plus classique, le duo parvient malgré tout à tirer son épingle du jeu en se servant principalement de l’essence de ses personnages pour renforcer son discours. Et à ce niveau, nous devons bien reconnaître que Made in Dagenham bénéficie d’un éventail de sujets dont les actions et la force de caractère en feront des agents de changement à différents égards alors que le combat mené par les ouvrières de Ford finira par avoir une incidence directe sur la vie de beaucoup plus que 187 personnes. Sally Hawkins se voulait évidemment la candidate idéale pour personnifier Rita O’Grady, à laquelle elle confère toute la candeur et la vivacité désirée comme elle seule sait le faire. De son côté, Bob Hoskins campe avec tout autant d’enthousiasme son personnage de supérieur ayant subi plus jeune les contrecoups de la discrimination dont sa mère était victime et désirant à présent voir les choses enfin évoluer. Ces moyens de pression inspireront également la conjointe de l’un des dirigeants de l’entreprise (interprétée par Rosamund Pike), qui incarnera pour sa part les déceptions d’une femme ayant eu droit à une éducation de qualité, mais dont le rôle de mère et d’épouse exemplaire l’aura empêché de se réaliser pleinement. Ce portrait est complété par une Miranda Richardson en secrétaire d’état devant elle aussi manoeuvrer dans un monde d’hommes qui se retrouvera dans cette position délicate où elle pourrait permettre aux travailleuses d’obtenir ce qu’elles réclament, mais en risquant par la même occasion la perte de milliers d’emplois. Autrement, Cole se révèle parfois trop passif dans sa manière d’orchestrer une telle mise en scène, suivant à la lettre un schéma prédéfini avec un savoir-faire, certes, indéniable, mais menant ici à des décisions semblant avoir été prises de façon beaucoup trop automatique.

Le film de Nigel Cole rappellera inévitablement l’excellent Norma Rae de Martin Ritt, dans lequel l’héroïne titre (interprétée par une actrice également prénommée Sally… enfin, passons) se battait elle aussi pour obtenir de meilleures conditions de travail pour elle et ses collègues. Par contre, si le personnage du film de 1979 tentait par tous les moyens d’implanter un syndicat dans la manufacture de textile dont elle était l’employée, il sera plutôt question ici de pousser celui-ci à représenter tous ses membres de manière équitable. La raison d’être de Made in Dagenham ne se limitera cependant qu’à recréer une série d’événements pour la postérité plutôt que de chercher à communiquer sa fièvre militante comme avait su le faire l’oeuvre de Ritt. Il faut dire que Norma Rae a été produit au milieu d’une ère de changements alors que nous sommes limités ici à un regard essentiellement rétrospectif, soulignant glorieusement la victoire de ces pionnières tout en prenant la peine de rapporter la progression de son « antagoniste » en indiquant durant le générique de clôture que Ford fait désormais partie des compagnies les plus respectables pour ce qui est du traitement de la main-d’oeuvre. Le monde et le cinéma ont évidemment bien changé depuis alors qu’une certaine morosité semble s’être installée dans l’un comme dans l’autre. La population s’étant lassée de crier son mécontentement à des dirigeants magouilleurs faisant la sourde oreille, le film engagé ne semble plus apparaître à présent sur le radar du grand public. Pour sa part, l’histoire des femmes de Dagenham aura eu droit à un traitement cinématographique plus que respectable, marqué par une mise en scène proprette, mais néanmoins efficace, et le jeu d’une distribution tout à fait impeccable. Made in Dagenham propose ainsi un hommage senti à ces ouvrières qui se seront, certes, battues pour ce qu’elles croyaient être juste, mais qui auront surtout osé le faire à leur manière.
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Critique publiée le 31 janvier 2011.