VOL. 5 NO. 23
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Lance et compte (2010)
Frédérik D'Amours

L'art de rater un filet ouvert

Par Jean-François Vandeuren
La série Lance et compte a toujours eu quelque chose d’un peu utopique. Elle aura d’abord donné la chance à la ville de Québec de remporter les grands honneurs tandis que sa véritable formation avait du mal à s’imposer en séries éliminatoires, voire même en saison régulière. Elle lui aura ensuite permis de conserver ses rendez-vous hebdomadaires avec le sport professionnel plusieurs années après que les Nordiques aient quitté la région pour le Colorado. Aujourd’hui, elle s’impose en faisant rêver la province d’un vestiaire dans lequel les athlètes et les entraîneurs s’exprimeraient entièrement en français dans un contexte où plusieurs reprochent actuellement au Canadien de Montréal de ne pas offrir suffisamment de postes aux hockeyeurs de chez nous. Il faut dire que le National aura pris de plus en plus des airs de famille au fil des ans alors que plusieurs individus impliqués de différentes façons dans les affaires de l’équipe finissaient par se retrouver dans les mêmes partys du temps des fêtes. Mais tout n’est pas si rose dans ce premier dérivé cinématographique alors que le chroniqueur sportif et scénariste Réjean Tremblay s’inspira vraisemblablement du We Are Marshall de McG pour édifier la prémisse de cet interminable épisode s’étalant sur plus de deux heures. Ainsi, en revenant d’un match préparatoire à Roberval, l’organisation complète du National sera impliquée dans un accident de la route qui coûtera la vie à dix personnes, dont sept joueurs réguliers de la formation québécoise. Devant le refus de la Ligue Nationale de Hockey de venir en aide à la franchise, Marc Gagnon (Marc Messier), qui devra du coup occuper pratiquement tous les postes de la haute direction, se retrouvera avec une équipe réduite et peu de joueurs vers qui se tourner dans les rangs mineurs pour entreprendre la saison. L’année risque d’être très longue pour les champions en titre de la coupe Stanley et leurs partisans…

Le scénario de Lance et compte « le film » rapporte ainsi les épreuves à travers lesquelles devra passer une organisation cherchant désespérément à retrouver son âme suite à la disparition de plusieurs de ses proches et, par la même occasion, à renouer avec la victoire. Les principaux concernés finiront évidemment par manquer d’excuses pour expliquer les piètres performances du National sur la patinoire tandis que les amateurs se montreront de plus en plus impatients à leur égard. Le problème, c’est qu’un tel constat s’applique également aux artisans de cet impardonnable fiasco cinématographique dans lequel même la raison d’être de cette entreprise est traitée de manière aussi absurde qu’invraisemblable. La gaffe monumentale de Réjean Tremblay aura été dans ce cas-ci de penser le présent effort comme un simple épisode télévisuel et non comme une oeuvre cinématographique à part entière. L’auteur nous impose ainsi un nombre incalculable de pistes dramatiques qu’il développe sans la moindre finesse et auxquelles il prend rarement le temps de mettre un point final. Le récit s’engage ainsi continuellement sur de nouvelles avenues pour ne plus y revenir par la suite ou pour les diriger volontairement vers un cul-de-sac comme si Tremblay préparait déjà le terrain pour une suite éventuelle - de grâce, épargnez-nous un tel supplice. Nous pensons au triangle amoureux au milieu duquel se retrouvera le jeune Guy Lambert (Jason Roy-Léveillée), dont le pauvre coeur balancera entre une « vraie femme » et sa copine vivant toujours chez ses parents. Mais il y a surtout, surtout, cette histoire de fermeture d’une usine de fabrication de chaussures et de ces femmes courageuses ayant bien l’intention de tout mettre en oeuvre pour ne pas se retrouver au chômage. Ces dernières s’indigneront d’ailleurs alors que l’on ne parlera que de la tragédie du National sans glisser un seul mot sur leur situation au cours d’un bulletin de nouvelles… diffusé sur une chaîne sportive.

C’est ce genre d’incohérences et d’événements paraissant terriblement forcés revenant sans cesse dans un scénario sur lequel personne n’a visiblement voulu se pencher avant le début du tournage qui font de Lance et compte une expérience aussi frustrante qu’inintéressante. Car bien que la série télévisée ait depuis longtemps habitué son public à des mises en situation prêchant par excès, il ne fait aucun doute que le présent exercice s’inscrit parmi les chapitres les moins reluisants de cette longue et lucrative épopée. Aucun signe d’attention aux détails ou de désir d’offrir un produit de qualité, voire simplement crédible, n’est perceptible ici alors que Tremblay et ses acolytes auraient pourtant dû se faire un devoir d’élever leur jeu d’un cran. Il est d’ailleurs incompréhensible que la réalisation d’une production d’une telle importance d’un point de vue populaire ait été confiée à Frédérik D’Amours, cinéaste dont les principaux faits d’arme jusqu’à maintenant étaient les piètres productions jeunesse À vos marques… Party!. La mise en scène anonyme et complètement inerte de ce dernier s’avère d’ailleurs aussi inefficace lors des séquences de jeu que durant celles à teneur strictement mélodramatique, sa facture visuelle rencontrant à peine les standards de base que nous retrouvons habituellement en télévision. Il faut dire que ce dernier n’est pas du tout aider par un casting duquel seuls Marc Messier et Yvan Ponton réussissent à se démarquer alors que le reste de cette distribution (pourtant talentueuse) semble toujours agir sur le pilote automatique, débitant sans verve des dialogues encore là d’une rare stupidité. Le tout tandis que la bande originale sirupeuse au possible de Mario Sévigny se fait un devoir de souligner à outrance les moindres moments dramatiques de la période la plus sombre de la glorieuse histoire de cette franchise, laquelle, à force de tourner en rond et de remâcher les mêmes faux sentiments, finit malheureusement par nous passer six pieds par-dessus la tête.

On n’a visiblement pensé ici qu’aux sommes faramineuses que pourrait engendrer une telle production en n’offrant en bout de ligne au grand public tout comme aux fans de longue date de la série une oeuvre ratée à tous les niveaux. Un film n’ayant même pas la décence d’aller au bout de ses idées et qui a d’autant plus le culot de couper les coins terriblement ronds afin de se rendre le plus rapidement possible au générique de clôture. Du coup, Lance et compte finit par ignorer complètement la réalité dans un domaine où les amateurs exigent - peut-être plus que pour toute autre discipline - que les artisans appelés à s’en inspirer fassent preuve d’une rigueur implacable. Que ce soit dans les plus menus détails (l’utilisation d’un uniforme que les Pingouins de Pittsburgh n’ont pas porté depuis la saison 2002, l’idée que deux équipes de l’Association de l’Est puissent s’affronter en final) ou dans les raccourcis narratifs totalement risibles (voir des joueurs changer de vestiaire entre deux périodes suite à une transaction sans queue ni tête, et ce, pour l’un ou l’autre des deux partis), le film de Frédérik D’Amours semble s’entêter à faire les choses à moitié et à prendre les spectateurs pour de vulgaires imbéciles. Le tout afin que la grande famille du National soit enfin réunie et que puisse finalement s’amorcer ce nouveau départ dans un contexte où Tremblay se permettra sans gêne de diaboliser les anglophones tout comme l’organisation montréalaise. Le film échoue ainsi lamentablement, et ce, autant dans son élaboration d’une intrigue moindrement captivante que dans son exploration de l’univers du hockey, ce qui ne fait en soi aucun sens lorsque nous savons qui en est à l’origine. Lance et compte se révèle ainsi une production à laquelle même l’inconcevable Pour toujours les Canadiens de Sylvain Archambault n’a absolument rien à envier, ce qui n’est pas peu dire.
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Critique publiée le 7 décembre 2010.