VOL. 5 NO. 21-22
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I'm Still Here (2010)
Casey Affleck

Un très lent accident d'automobile

Par Maxime Monast
L’idée derrière ce projet était de suivre l’acteur Joaquin Phoenix après sa retraite prématurée, d’être témoin de l’évolution de sa barbe et de ses oublis hebdomadaires de prendre une douche. Le maître des émotions, connu pour ses rôles dans Walk the Line et Gladiator, veut devenir une mégastar du rap. Cette notion nous fait penser à une crise de la quarantaine, durant laquelle nos parents s’achètent des vestons en cuir et une voiture sport flambant neuve. Ici, Phoenix (ou J.P. pour sa nouvelle carrière) cherche à faire un album avec Sean Combs (P. Diddy). Rien de très compliqué, n’est-ce pas? Il veut aussi ne plus jamais avoir affaire au monde cinématographique. Son apparition, il y a un an, au The Late Show with David Letterman en est la preuve. Phoenix, confus et distant, avait alors de la difficulté à parler de son dernier film, le très sous-estimé Two Lovers de James Gray. En suivant sa nouvelle vocation à travers cet opus, nous sommes spectateurs. Nous recevons de l’information privilégiée. Des moments rares. Des instants mémorables. Nous sommes témoin d’un accident d’automobile au ralenti avec une netteté incomparable.

Ce long métrage nous fait comprendre un fait de la vie très commun : il est facile de mentir. Joaquin Pheonix, je t'accuse d'être un menteur. Il y a un an, alors que l'expérience documentaire qu'est finalement devenue I'm Still Here était encore en gestation, une citation comme celle-ci n'aurait pu être possible. Même il y a une semaine. Mais tout le monde avait des doutes quant à l'honnêteté de cet acteur se métamorphosant soudainement en rappeur. Depuis la sortie du film, le réalisateur Casey Affleck a publiquement vendu la mèche de cette folle histoire. Le tout est un bon charabia fabriqué. Selon lui, le plus grand rôle de la carrière de Phoenix. Casey Affleck, je t'accuse aussi d'être un menteur. Dans ce beau mensonge, on fait vivre un homme avec un talent exceptionnel. Maintenant barbu et avec des cheveux graisseux, l'acteur expose son personnage comme un livre ouvert. Il veut qu’on le connaisse. Il veut qu’on le voit pour ce qu’il est vraiment. Dans son monologue d’introduction, Phoenix se lamente sur les préjugés que ses rôles au grand écran lui ont attribués. Un personnage troublé dévoilant un homme tout aussi troublé. En réponse, il quitte le tout pour se réorienter. Cette nouvelle facette - oui, un gros mensonge - se veut la vérité. Une vérité coûteuse.

En regardant I’m Still Here, une impression nous frappe immédiatement. Cette transformation est probablement la plus longue période de temps au cours de laquelle un acteur, pour le bénéfice d’un film, aura gardé une persona vivante. À la manière d’acteurs comme Daniel Day-Lewis ou Robert De Niro, Phoenix doit rester dans la peau de son personnage même lorsque les caméras ne tournent plus. Parce que même dans la vie privée, les vedettes sont scrutées à la loupe. Pas un moment de répit. Et avec ce documentaire, la caméra d’Affleck le suit même dans son quotidien. Le boulot est à temps plein. Il joue un  rôle pour le film tout en interprétant un personnage dans la vraie vie. Le présent effort a donc deux vies. Premièrement, en étant convaincu que cette production est véridique, nous sommes bouleversés devant la transformation de Phoenix. Il traite ses employés avec dédain et, de façon ironique, se réserve le même genre de sévices. Il est en chute libre : le délire est profond. Croire aux images nous affecte. Deuxièmement, en connaissant la vérité, il est impressionnant de voir un acteur se dédier aussi intensément à un rôle. Le documentaire, sous cet aspect, fonctionne comme n’importe quel autre exercice. Il devient une fiction. Affleck lève le rideau et ce long métrage n’apparaît comme rien d’autre qu’une série de scènes organisées. Mais avec quelle crédibilité? Même après avoir assisté à cette aventure, on se demande encore si le tout est vraiment fabriqué. Voilà la puissance des images. Le doute qu’elles instaurent en nous est profond et viscéral. Même l’intervention d’Edward James Olmos semble des plus sincères. Il est difficile de regarder un homme se détruire pour son art. Ainsi, tant dans le mensonge que dans la vérité, I’m Still Here se manifeste comme une manière d’expression authentique.

Même si nous savons d’emblée que tout est planifié, Phoenix réussit presqu’à nous faire croire qu’il est en détresse. Même les souvenirs de sa famille sont truqués - les images de son enfance ayant été créées pour les besoins du film. Mais ces éléments nous permettent de croire qu’il s’investit à fond dans sa carrière de rappeur. Tellement talentueux, que cette autodestruction fait écho auprès du public. Ce type de moments - ce « meltdown » - n’est pas nouveau à Hollywood. Les stars, tant cosmiques qu’humaines, explosent éventuellement. De Mel Gibson à Lindsay Lohan en passant par Kanye West, le monde des célébrités connaît bien ce genre de conduites. En les utilisant à son avantage, I’m Still Here s’assure la sympathie et la compréhension de son auditoire. Les références et les comportements similaires sont si communs que l’on peut toujours en tirer un clin d’oeil. Avec brio, Affleck comprend ce qu’il crée et il encourage son entourage à pousser Phoenix vers un territoire dangereux. Cette épreuve d’un an était tout de même osée et vicieuse. Les dommages sont assez grandioses. Phoenix semble amener sa carrière, temporairement, certes, jusque dans les limbes. Ici, on espère que les individus comprendront l’intention, et surtout qu’il est un acteur hors pair. Mais détruire sa réputation au nom de l’art est toujours  risqué…

En somme, c’est l’expérience, la création de ce personnage, qui nous intéresse. Les images mal tournées et le son mal capté ne sont que les contraintes nécessaires pour saisir une bête en cage. Phoenix est devenu sauvage et Affleck s’empresse de le filmer. Même si cette chasse est une ruse, il aurait été difficile de le faire autrement. Il aurait même été possible d’accuser son réalisateur d’être un imposteur, un charlatan, un profiteur. Mais depuis que le chat est sorti du sac, rien ne semble important dans le monde de Phoenix. Les images, intenses certainement, ne sont qu’un canevas servant à présenter un être tordu en devenir. Esquisse de Joaquin Phoenix? Malheureusement non. Il est sain et sauf et nous n’avons que ce canular pour nous le prouver. I’m Still Here est un jeu sur le mythe des stars. Il transcende nos attentes en nous donnant exactement ce que nous voulons. Personne ne veut voir un artiste qui ne souffre pas. Par contre, combien seront soulagés d’apprendre que Phoenix n’est pas fou?
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Critique publiée le 24 septembre 2010.