VOL. 5 NO. 21-22
L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Town, The (2010)
Ben Affleck

L'influence du milieu

Par Jean-François Vandeuren
Le début des années 2000 n’aura pas toujours été très clément à l’endroit de Ben Affleck. La presse semblait alors s’intéresser beaucoup plus à la vie privée pour le moins tumultueuse de l’acteur qu’à ses performances à l’écran. Il faut dire que ce dernier n’aura pas vraiment aidé sa cause à ce niveau en effectuant des choix de rôle souvent douteux qui auront eux aussi ralenti considérablement la carrière du coscénariste oscarisé de Good Will Hunting. Heureusement pour lui, Affleck aura tout de même réussi à retrouver une certaine stabilité au cours des dernières années grâce à des performances particulièrement convaincantes dans le Hollywoodland d’Allen Coulter et le State of Play de Kevin MacDonald. Mais c’est probablement son passage derrière la caméra pour le surprenant Gone Baby Gone de 2007 qui lui aura réellement permis de renforcer sa crédibilité auprès des cinéphiles. Flairant la bonne affaire, Affleck retourne sur la chaise du réalisateur pour un second tour de piste - en se permettant cette fois-ci de s’approprier le rôle principal - afin de nous offrir cet intrigant The Town. Avec cette adaptation du roman Prince of Thieves de Chuck Hogan, l'artiste continue de sillonner la région de Boston en s’intéressant à présent au quartier de Charlestown, réputé pour sa production de voleurs de banques et de voitures de haut niveau. Il sera d’ailleurs assez clair dès la première séquence du film que la bande de malfrats à laquelle nous avons affaire ici est plus que compétente dans son domaine d’expertise. Se mêleront à cette histoire un agent du FBI tout aussi alerte (Jon Hamm), qui tentera évidemment de mettre fin à leurs activités, ainsi qu’une directrice de banque prise en otage lors d’un braquage (Rebecca Hall) pour qui la tête pensante du groupe, Doug MacRay (Affleck), commencera à éprouver des sentiments, lui qui ne devait pourtant que s’assurer qu’elle ne représentait aucun danger pour sa liberté et celle de ses collègues.

Ainsi, après un premier coup spectaculaire servi en guise de séquence d’ouverture, Affleck et ses coscénaristes Peter Craig et Aaron Stockard (avec qui le réalisateur avait déjà collaboré pour l’adaptation du Gone Baby Gone de Dennis Lehane) se concentreront davantage sur la situation personnelle de leurs malfaiteurs et de leur victime. Le tout en prenant toujours soin de nous rappeler que leur film se déroule dans la région de Boston alors que certains individus porteront presque en tout temps une pièce de vêtement à l’effigie de l’une des équipes sportives de la ville ou affichant clairement leur fierté d’être Irlandais. Il est évidemment assez difficile de ne pas dresser de parallèles entre le présent exercice et le remarquable Heat de Michael Mann. De par sa prémisse, mais également par rapport à la relation fleurissante entre les personnages d’Affleck et Hall, qui ne sera pas sans rappeler l’histoire d’amour qui allait prendre forme entre ceux de Robert De Niro et Amy Brenneman.  The Town ne va toutefois pas aussi loin que l’opus de 1995 dans la caractérisation de sa figure d’autorité qui, dans ce cas-ci, se révélera être un personnage plus unidimensionnel et moins torturé, les trois scénaristes ne s’aventurant jamais dans la vie privée de leur représentant des forces de l’ordre. Il faut dire que cet intérêt pour le quotidien des protagonistes ne traduit aucunement ici un désir de dresser un portrait exhaustif de leur existence ou de s’immiscer profondément dans la psychologie de ces derniers comme Mann avait pu le faire. L’objectif est plutôt d’offrir une intrigue structurée aux enjeux nettement définis et suffisamment approfondis. Car ce qui anime le trio, c’est avant tout ce milieu criminel se définissant lui aussi par cette séparation entre les hommes de principes (Doug MacRay) et ceux enclins à des méthodes beaucoup plus barbares - les voyous rapides sur la gâchette (Jeremy Renner) comme les chefs de meute tout aussi impitoyables (Pete Postlethwaite).

Toute cette histoire amènera éventuellement le protagoniste à vouloir refaire sa vie loin de ce quartier empoisonné et empoisonnant. Une volonté qui émanera de cette idée voulant qu’à l’intérieur comme à l’extérieur du milieu carcéral, la main-d’oeuvre opérant au coeur d’un tel secteur d’activité sera toujours un peu prisonnière de son environnement. S’il avait réussi à prouver qu’il possède un talent certain pour la mise en scène de récits dramatiques avec son premier long métrage, Ben Affleck démontre à présent qu’il a définitivement ce qu’il faut pour prendre la barre de projets plus exigeants et riches en rebondissements. L’Américain sait définitivement quelles images utiliser pour raconter son histoire et définir le caractère de ses personnages de façon claire et efficace sans avoir à exhiber les rouages de son intrigue par l’entremise de dialogues lourds et inutilement explicatifs. Affleck orchestre ainsi une réalisation qui, sans rivaliser de prouesses techniques ahurissantes, impressionne tout de même de par sa constance, sa vivacité et sa précision. Des qualités que le cinéaste mettra particulièrement en valeur lorsque Doug MacRay se retrouvera immanquablement à la croisée des chemins. Le réalisateur se révèle d’ailleurs tout aussi à l’aise dans l’élaboration de ses séquences les plus mouvementées (un dernier gros coup dont certains passages nous ramèneront une fois de plus à Heat) que de celles à teneur plus dramatique ou humoristique. Et s’il devait savoir d’emblée qu’il avait une recette gagnante entre les mains, Affleck ne sacrifie jamais l’intégrité de son film au profit d’une vision plus ouvertement commerciale. Et c’est peut-être ce point qui, au final, fait de The Town une réelle réussite. Un effort dont l’approche ne s’avère jamais trop rigide ou paresseuse, qui ne s’impose pas forcément grâce à l’originalité ou à la profondeur de son scénario, mais dont l’ensemble des tâches est néanmoins exécuté avec rigueur et un savoir-faire indéniable.

Sur papier, The Town demeure une histoire de vols de banques tout ce qu’il y a de plus typique. Mais si le scénario de Craig, Affleck et Stockard s’appuie sur des bases bien connues du grand public, les avenues empruntées par le trio en cours de route relèvent de choix scénaristiques suffisamment inattendus, et surtout pertinents, pour faire de ce voyage en terrains familiers une expérience cinématographique tout à fait captivante. The Town se veut en somme une oeuvre qui ne cherche pas à réinventer la roue, mais dont les auteurs s’assurent néanmoins que la mécanique soit toujours bien huilée en signant des dialogues de qualité et en jouant habilement la carte de l’ironie dramatique le temps venu. Nous pouvons évidemment deviner ce qu’il adviendra de chaque personnage avant même la fin du premier acte. Et c’est définitivement à ce niveau que le film dévoile ses plus importantes faiblesses. Car malgré toutes les énergies qu’ils consacrent au développement de leurs sujets, les trois scénaristes ne nous confrontent bien souvent qu’à des évidences. Dans le même ordre d’idées, nous aurions pu croire que le trio s’immiscerait davantage dans la réalité sociale de ce quartier dont il s’inspira pourtant pour titrer son effort. L’ensemble tire malgré tout son épingle du jeu grâce à une distribution pour le moins impressionnante au coeur de laquelle les Affleck, Renner, Hamm, Postlethwaite, Hall et Cooper offrent tous une performance digne de mention. Affleck orchestre ainsi avec fougue et intelligence son second long métrage en osant emprunter certains détours particulièrement profitables là où bon nombre de ses contemporains se seraient contentés d’effectuer le parcours en ligne droite. Si les sources d’inspiration ayant servi à l’édification de cette intrigue demeurent facilement identifiables, le tout ne devient jamais ici qu’une simple falsification. De sorte qu’il émane de cette production la signature d’un auteur dont le style manque peut-être encore légèrement de finition, mais ne dépend aucunement de celui des autres.
7
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 23 septembre 2010.