
Il existe depuis peu un cinéma dont le génie ne repose pas seulement sur l’originalité de l’histoire - dont bien souvent les premières oeuvres peuvent se targuer. Son succès ne tient pas non plus toujours de la finesse de ses dialogues ou de la précision de sa mise en scène. Souvent, le texte n’est pas écrit et les actions sont, quant à elles, tout juste esquissées. Car ce qui distingue cette vague des nombreuses autres portées par la dernière décennie tient justement de son aptitude à faire croire au spontané, chose que le style très écrit d’un Tarantino ou d’une photographie telle que Christopher Doyle pouvait en concevoir pour Wong Kar Wai (pour ne citer que des exemples contemporains) ne laisseront jamais supposer.
Ici, rien n’est laissé au hasard. Le texte de l’un ne sera jamais tronqué par le montage, l’esthétique de l’autre nullement corrigée par quelconque technicien de postproduction.
Là, en revanche, tout passe. L’hésitation de l’acteur avant d’engager un échange, son bégayement lorsqu’il se lance, la lumière blafarde d’un plafonnier qui, souvent, s’avère l’unique lueur d’un plan sous-exposé. L’on irait même jusqu’à pardonner de grossières erreurs de raccord. Seule contrainte, mais elle est de taille : garder un souffle à une histoire dont la diégèse ne prétend aucun montage sinon celui, interne, de la caméra. Et c’est bien là ce qui distingue le courant du reste de la production de faux documentaires, The Last Exorcism, et autres confrères, étant relativement éloigné de ce qu’un Peter Watkins pouvait faire dans les années 70.
Avant de revenir sur la question du montage (question délicate dans notre cas), notons d’abord que, contrairement à nombre de productions dont les histoires n’ont guère plus d’originalité que de style, The Last Exorcism se singularise par sa construction narrative. Là où d’autres ne font qu’abuser des schémas préconçus du cinéma d’épouvante, qu’il s’agisse de l’horreur (Diary of the Dead, 2007) ou du fantastique (Paranormal Activity, 2009), Daniel Stamm oeuvre, quant à lui, à leur déconstruction. Tout n’est qu’artifice, nous dit son personnage, trucages et mise en scène; l’exorcisme, enfin, est un commerce lucratif depuis que le cinéma en a ravivé sa croyance populaire.
En effet, The Last Exorcism se donne à voir comme le reportage d’une équipe de télévision sur la confession d’un exorciste en fin de carrière, le Révérend Cotton Marcus qui, lassé de plusieurs années de fumisterie et animé par la volonté d’emporter avec lui tout un marché de charlatans, entraîne sa maigre équipe de tournage (une journaliste et son caméraman) dans une dernière représentation. Alors qu’il croit avoir affaire à un cas banal - ses précédents « clients » fantasmant plus la possession qu’ils n'en souffraient réellement - la victime souffrira peu à peu de troublants symptômes.
Du sermon aux accessoires, tout est outil visant l’adhésion de l’oratoire. Moins Révérend que comédien, Marcus se prépare comme un magicien monterait ses tours, construisant lui-même ses instruments, révélant alors la genèse de ce qui, selon la thèse avancée dans les prémisses du film, serait la plus vaste supercherie de l’Histoire. Rapidement un enjeu se dessine, ce qui importe n’est pas de croire en la possession de la jeune fille, mais en la foi que Marcus, escroc manifeste, finira par avoir envers le malin. Car si le film convertit notre garant du vrai, celui que l’on ne peut tromper tant ses connaissances en la matière sont larges, les évènements ne pourront qu’être authentiques. Et là se trouve la grande originalité du récit dont le moindre des artifices est consciencieusement expliqué.
Une autre particularité du film de Stamm, qui malheureusement tient moins de la réussite que de l’erreur, se loge dans son montage. Opération certes délicate, mais d’une importance cruciale lorsque l’on veut oeuvrer à la construction d’un faux documentaire dont l’issue est, on s’en doute, fatale. Le montage est, lui aussi, un garant de l’authenticité des faits car, comment un mort pourrait-il monter ses rushes? À moins d’une intervention externe et, plus précisément, du travail d’un monteur, de télévision ou de cinéma, le résultat ne peut être que la suite chronologique des évènements captés, les uns après les autres, par le dispositif d’enregistrement - les seuls effets de montage étant ceux produits par l’arrêt de la prise de vue. Or, entorse au règlement pourtant si justement appliqué par The Blair Witch Project (1998), une scène fait fi de l’obligation de linéarité de la narration au profit de l’effet ridiculisant (mais particulièrement efficace) qu’un montage parallèle est ici le seul en mesure de provoquer : le premier exorcisme de la jeune fille étant entrecoupé par une séquence dans laquelle Marcus explique le fonctionnement de tous ses instruments (un crucifix produisant de la fumée, une bague provoquant de petits chocs électriques, etc).
En matière de possession, The Last Exorcism n’est pas sans rappeler le très étrange Häxan (1922), qui est au film de Stamm ce que Nanouk of the North (1922) pourrait être à l’oeuvre de Watkins, le sujet corrélant certes davantage. Cependant, outre la filiation thématique, c’est surtout dans leur aptitude à créer du réel par la fiction que les deux films se recoupent, l’un transposant les mythes qui jalonnent toute l’histoire du catholicisme dans le temps du récit, l’autre, en semant le doute dans les croyances du Révérend convertit officieusement à l’athéisme. Ce qui démarque toutefois Häxan de son aïeul, c’est l’imbrication de notre réalité dans la vérité du film. Car, en se mettant lui-même en scène, Christensen n’use d’aucun intermédiaire entre le spectateur et le récit, c’est en nous que le doute s’installe et non en un personnage, catalyseur de nos émotions.
Sans vouloir « auteuriser » The Last Exorcism, force est d’admettre que le cinéaste démontre néanmoins, sinon d’un discours (l’essai mériterait une version plus audacieuse) tout du moins d'un propos : la distinction entre le vrai et le faux n’est qu’une affaire de mise en scène. Si ceci vaut davantage pour des films comme C’est arrivé près de chez vous (1992) dans lequel le cinéaste est aussi l’un des protagonistes principaux de la fiction (son corps étant à la fois celui du réel et de la fabulation) c’est aussi que, à en juger par le fructifiant marché de la reconstitution (combien d’émissions de télé nous bassinent avec la reproduction des scènes de crimes, d’enlèvements, de possessions et autres tribulations de l’Amérique moderne?) le cinéma de fiction américain n’ose toujours pas, ou peu, se baser sur des composantes du réel.
Mais rendons au film ce qui lui appartient. Sans pour autant être la révélation de l’année, Daniel Stamm a su déjouer tous les clichés que le cinéma de genre n’a de cesse de produire. Pas de musique lancinante ou de hurlements intempestifs, The Last Exorcism n’est pas une énième contrefaçon du célèbre The Exorcist (1973). Ouvertement référentiel cependant, c’est avec une grande maîtrise des codes et de la mise en scène que Stamm déroule une intrigue qui ne s’essouffle que dans les dernières minutes. Mais là n’est pas l’intérêt du film car, s’il est une chose à retenir, c’est la nouvelle tendance du cinéma américain à opposer le savoir à la croyance, la science à l’occulte (comme The Sorcerer’s Apprentice (2010) pouvait le démontrer au début de l’été). Ainsi la journaliste interrogera le Révérend qui avouera ne pas croire au démon, or, qui ne croit en lui ne croit en Dieu lui dira-t-elle, ce à quoi Marcus restera gravement silencieux. Mais loin que la perte de la foi soit une décadence, elle permet de renforcer, lorsque l’existence du malin est avérée, la foi en son seul véritable adversaire : Dieu. Ouf, la morale est sauve!
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