VOL. 5 NO. 21-22
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Gomorrah (2008)
Matteo Garrone

Le crime comme mode de vie

Par Jean-François Vandeuren
Basé sur l’ouvrage du même nom de l’écrivain italien Roberto Saviano, Gomorrah nous amène au coeur de la Campanie - et plus précisément de la province de Naples - pour dresser un portrait cru et réaliste du phénomène de la Camorra, une forme de crime organisé s’apparentant à la mafia et dont les activités se rapportent essentiellement au trafic de drogue, à l’extorsion, à la prostitution et au racket. Mais les familles appartenant à ce système exercent aussi un pouvoir non négligeable sur des secteurs économiques un peu plus légitimes, ce qui fait en sorte que chaque décision de la Camorra a une incidence directe sur l’évolution d’un nombre extrêmement élevé de vies humaines. Le film de Matteo Garrone explore ainsi les dessous de cet univers baignant dans un perpétuel climat de peur et de violence à travers le quotidien de sept individus bien différents les uns des autres. Nous suivrons tout d’abord le parcours d’un jeune adolescent cherchant à faire ses preuves auprès d’un des clans de son quartier tandis que l’un de ses amis d’enfance décidera pour sa part de s’allier à un groupe ennemi. Nous serons ensuite introduits à un coursier chargé de distribuer des indemnités aux proches de membres emprisonnés, à un tailleur dont l’existence sera menacée lorsqu’il acceptera de donner quelques leçons aux employés d’un concurrent chinois, et à un jeune homme d’affaire ambitieux et son patron, dont le travail consiste à dénicher de vastes territoires inoccupés pour y enfouir les déchets dangereux de diverses corporations. L’ensemble est complété par deux truands opérant en marge de la Camorra qui semblent bien déterminés à jouer dans la cour des grands tout en dictant leurs propres règles, au grand dam de certains haut placés qui aimeraient bien les envoyer six pieds sous terre.
 
C’est d’ailleurs à travers les frasques de ces deux criminels en devenir que Matteo Garrone résume le mieux l’univers sadique et acerbe qu’il tente de dépeindre à l’écran, tout comme ses intentions à titre de metteur en scène. Nous surprendrons ainsi les deux gaillards au centre d’une immense pièce d’un immeuble désaffecté au moment où ils réciteront l’un des plus célèbres passages du fameux Scarface de Brian De Palma - effort auquel tout aspirant gangster semble vouer un culte aveugle et démesuré. Mais reproduire la montée fulgurante de Tony Montana dans leur coin de pays s’avérera évidemment bien difficile, surtout face à une machine aussi bien huilée que la Camorra - dont l’héritage s’étend tout de même sur près de trois cents ans. Il faut dire que le cinéaste ne cherche pas tant ici à rapprocher le spectateur du roi et maître de l’une de ces organisations plus qu’à lui fournir une vue d’ensemble sur les autres pièces de l’échiquier ; ceux dont le pouvoir décisionnel est à peu près nul et qui se retrouvent face à un système qu’ils croient être en mesure d’intégrer ou de déjouer sans trop de difficulté, mais qui, en vérité, les dépasse complètement. Le tout a inévitablement une incidence sur la forme même de l’essai alors que le regard que porte Garrone sur ce milieu sans merci en révèle, certes, toute la brutalité, mais en la traitant avec une retenue pour le moins sidérante, pour ne pas dire carrément exemplaire. L’approche du réalisateur italien se situe en ce sens aux antipodes de la vision glamour défendue - et même glorifiée - par un grand nombre de cinéastes hollywoodiens. Une idéologie que Garrone réduira d’ailleurs en poussière dès les premiers instants du film alors que le passage de quelques têtes fortes dans un centre de relaxation tournera rapidement au carnage.
 
Le réalisateur italien ne cherche donc aucunement ici à faire fantasmer son public en l’amenant au coeur de différents lieux de luxure et d’abondance que des années de magouilles et d’activités peu scrupuleuses auraient permis de financer. Ce dernier nous immerge plutôt dans une réalité formée de quartiers peu cossus et de bâtiments en décrépitude dans laquelle l’enfouissement de substances toxiques et la consommation excessive de stupéfiants ont depuis longtemps laissé des marques indélébiles sur ses résidants. Une impression de saleté étouffante que Matteo Garrone illustre d’ailleurs à merveille par le biais d’une mise en scène simple, mais extrêmement calculée, dont il ne cherche fort heureusement jamais à amplifier les traits ou à altérer la nature à des fins mélodramatiques. Il faut dire que dans Gomorrah, le crime n’est pas un moyen de gravir rapidement les échelons d’un milieu social, mais bien un mode de vie à part entière. Le réalisateur propose en ce sens une facture esthétique laissée à l’état brut qu’il réussit à épurer de tout artifice, comme en témoigne notamment l’absence totale de support musical d’un bout à l’autre du présent exercice. Garrone aura aussi eu la brillante idée de s’effacer autant que possible derrière la caméra, et ce, sans que l’initiative ne se retourne contre lui et ne confère une allure fade et anonyme à sa réalisation. Bien au contraire. Toutes les séquences du film ont d’ailleurs été découpées en un nombre assez limité de cadres, voire un seul dans la plupart des cas, par souci de réalisme et d’authenticité. Le cinéaste capture ainsi l’essence de cet univers de la façon la plus naturelle qui soit grâce à une utilisation exceptionnelle de la caméra à l’épaule qu’il fusionne habilement à une série de plans d’ensemble beaucoup plus stables - résultat d’une démarche photographique à la fois minutieuse et on ne peut plus terre-à-terre.
 
Le seul véritable problème - s'il en est un - du film de Matteo Garrone est qu’il ne cherche aucunement, au premier abord, à introduire le spectateur non familier à ce phénomène vaste et complexe que constitue la Camorra. Un manque que le réalisateur comblera in extremis par l’entremise de quelques intertitres qu’il n’insérera qu’une fois le rideau tombé sur ce projet absolument faramineux. Et c’est peut-être bien là que se trouve tout le génie de Gomorrah alors que son maître d’oeuvre ne cherche pas tant ici à donner une leçon d’histoire plus qu’à nous faire vivre un moment précis de l’évolution de ce monde de violence et de corruption à travers une série d’intrigues somme toute assez mineurs en apparence. Et même s’il est préférable pour le public d’entrer dans la salle en pleine connaissance de cause, le cinéaste italien réussit néanmoins à capter rapidement toute l’attention de celui-ci grâce à une progression narrative étonnamment engageante, et ce, autant d’un point de vue rationnel qu’émotif. Le tout est évidemment appuyé par le jeu d’un naturel confondant des principaux acteurs, qui campent tous leur personnage respectif en extériorisant parfaitement le paradoxe qui le compose - entre cette soudaine impression de puissance et la grande vulnérabilité qui l’habite. Le présent effort se voulait évidemment un pari ambitieux, et surtout risqué vue la taille du sujet à couvrir. Un défi que Garrone aura su relever haut la main en traitant chaque détail avec la plus grande attention tout en ne s’en tenant toujours qu’à l’essentiel, comprenant bien que sa mise en situation serait déjà amplement suffisante pour garantir une oeuvre poignante dont la nécessité n’aurait d’égal que son immense efficacité dramatique et narrative. Le réalisateur signe ainsi un film à la fois lourd, tragique et hautement instructif figurant assurément parmi les plus marquants à avoir été réalisés sur le sujet.
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Critique publiée le 27 mai 2009.