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Street Fighter (2026)
Kitao Sakurai

K.O. nostalgique

Par Alexandre Fontaine Rousseau

Sorti en 1994, le Street Fighter de Steven E. de Souza a largement contribué à la mauvaise réputation que possèdent aujourd'hui les adaptations de jeux vidéo au grand écran. Aux côtés du Super Mario Bros. de1993 et du Double Dragon de 1994, il forme en quelque sorte une Sainte Trinité de tout ce que l'on reprochait alors au genre ― à commencer par son incapacité quasi systématique à ressembler réellement au matériau d’origine duquel il s'inspirait. Il n'y a pas vraiment de tournoi d'arts martiaux, dans le Street Fighter de 1994, pas plus qu'il n'y a de Hadouken ou de Sonic Boom. Jean-Claude Van Damme incarne un héros d'action nommé Guile qui n'a à peu près rien à voir avec le protagoniste du jeu vidéo, si ce n'est sa profession de soldat. À partir de cette base, le scénario tisse une trame narrative mettant en scène une pléthore de personnages ressemblant parfois (ou non) à leurs homologues pixelisés. Il tient pour acquis, au fond, que son public accepte que ceci soit un film ― qu'il évoque vaguement et « s'inspire librement » au service du divertissement. Ce n'est pas un chef-d’œuvre, loin de là. Mais c'est une sympathique production d'action, un peu plus extravagante que la moyenne, dans laquelle le méchant s'appelle M. Bison. Comme dans le jeu vidéo.

Cette nouvelle adaptation de Street Fighter semble avoir été spécifiquement conçue pour satisfaire les attentes de la poignée de nerds hargneux ne s'étant toujours pas remis de cette terrible trahison. Elle traite le texte original telles les Saintes Écritures, nous assénant chaque réplique culte du jeu comme si celle-ci constituait un précieux needle drop à l'aura culturelle inestimable. Ryu ressemble à Ryu. Ken ressemble à Ken. Son Shoryuken est là, à l'instar du Hundred Hand Slap du lutteur japonais E. Honda qui ne porte enfin plus de chemises hawaïennes. Finalement, l'ordre est rétabli dans l'univers. Chaque chose y a retrouvé sa place légitime. Le premier World Warrior Tournament s'est déroulé en 1987, date de sortie du premier jeu, et le second a lieu en 1993 ― ce qui coïncide avec la parution de Super Street Fighter II, version définitive du plus mythique épisode de la série. On remarque au détour d'un montage un clin d'œil à Final Fight, l'autre franchise à succès de Capcom. La trame sonore accumule les hits de l'époque, de Soundgarden à Elastica en passant par White Zombie et 2Pac. Les gens dansent sur « This Is How We Do It » de Montell Jordan. Une chanson de 4 Non Blondes joue un rôle non négligeable dans la résolution de l'intrigue.

Si votre cerveau est littéralement gangréné par la nostalgie des années 1990, autrement dit, vous devriez vous sentir ici comme un poisson dans l'eau. Je le sais pertinemment bien, parce que je suis en théorie le public cible de ce film. J'en saisis les moindres références et chacune devrait normalement me faire l'effet d'une bonne grosse couverture de laine par une soirée fraîche d'automne. Mais je ne suis pas dupe et cette magie de pacotille générée par un algorithme savamment ciblé n'opère jamais. Street Fighter propose la version la plus superficielle d'une telle capsule temporelle, multipliant les poignées de main secrètes les plus évidentes pour nous signifier qu'on est entre amis. « Give the people what they want », répète à Ken le personnage de Dan, tel un producteur insistant qui croit connaître la recette du succès. C'est une tactique cynique des plus déplorables, que le film déploie dans l'espoir de nous faire oublier qu'il s'agit très concrètement de l'équivalent cinématographique d'une pile de détritus en feu. Ses meilleures séquences sont les quelques flashbacks réalisés sous forme d'animation par le studio américain Titmouse, seuls moments où le rythme et le cadrage relèvent de ce que l'on pourrait qualifier de mise en scène. Le reste possède véritablement la texture d'une bouillie indigeste, explorant formellement les limites de l'intentionnalité et se moquant de la notion de logique interne avec une radicalité qui forcerait presque le respect, si elle ne provoquait pas un tel mélange d'irritation et de confusion.





:: Callina Liang (Chun Li) // Noah Centineo (Ken Masters) // Jason Momoa (Blanka) [Legendary Pictures / Capcom]


Street Fighter 
s'effondre en effet de toutes les manières possibles, donnant fréquemment l'impression que rien ne s'est passé comme prévu au moment du tournage. Plusieurs des combats annoncés, par exemple celui opposant Guile à Vega, sont carrément escamotés par le montage. D'autres affrontements potentiellement épiques sont annulés pour des raisons narratives aux airs d'excuses lamentables. Le scénario lui-même semble abdiquer progressivement, laissant aux bons soins du pauvre présentateur incarné par Eric André la tâche peu enviable de justifier le chaos ambiant. « Un personnage ne pourra pas se battre, puisqu'il est occupé ailleurs ! » Voici le genre de coup de théâtre typique d'un film décousu puis rapiécé sans élégance, se souvenant à peine d'une scène à l'autre de ses propres enjeux dramatiques. On saute entre divers lieux sans lien de cause à effet, puis on alterne entre deux ou trois scènes qui ne rebondissent aucunement les unes sur les autres. Rien ne mène jamais à rien. Au cours d'un enchaînement de péripéties particulièrement insignifiant, Ken et Ryu s'échappent de prison pour finalement aboutir de nouveau entre les griffes de Bison. Tout est alors à recommencer, dans une sorte de cycle sisyphéen annihilant tous nos repères et nos espoirs. Au bout de deux heures interminables, c'est à peine si la conclusion donne l'impression d'essayer de clore le récit.

C'est d'autant plus triste que le film gaspille ainsi une distribution parsemée de bonnes idées potentielles. La personne ayant pensé au chanteur masqué Orville Peck pour le rôle de Vega mérite que son nom soit écarté de l'éventuelle liste noire engendrée par ce ratage. Don Lee devrait plus souvent asséner des coups de poing dans des films hollywoodiens. 50 Cent en Balrog ? D'accord. La performance de Jason Momoa est irrécupérable, mais sur papier ce n'est pas un mauvais choix pour Blanka. Callina Liang serait pour sa part parfaite dans la peau de Chun Li, à condition que le film n'assume pas son objectification de manière si éhontée. Les cuisses de Chun Li, vous dites ? C'est beau, on a compris. Il y a d'ailleurs un total de deux rôles féminins parlants dans Street Fighter, la caméra les traitant sans équivoque comme des pièces de viande ― ce qui est à peine plus gênant que le nombre de blagues homophobes, suffisant pour faire rougir de honte le Wong Jing des bonnes années. La seule qualité de ce sous-produit exécrable de notre époque, c'est au fond de remettre les choses en perspective. Savez-vous ce qui n'était pas si mauvais ? Le Street Fighter de Steven E. de Souza. C'était, après tout, un film. Avec un début, un milieu et une fin. Peut-être est-ce de cela qu'il faudrait être nostalgique.

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Critique publiée le 8 novembre 2026.