DOSSIER : FANTASIA : 30 bougies de soufre et de sang
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Digger (2026)
Alejandro González Iñárritu

La satire aux temps des bouffons

Pendant son premier acte, Digger ressemble au film que la campagne promotionnelle nous a vendu : une satire sur les ultrariches avec un Tom Cruise méconnaissable derrière son fat suit et son maquillage élaboré, interprétant avec son intensité habituelle un magnat du pétrole du nom de Digger Rockwell. Iñárritu n’a jamais fait dans la subtilité, alors on ne s’étonne pas s’il aborde la comédie de façon outrancière, s’il surligne chaque blague de la même manière qu’il appuyait son mélodrame, dans Babel (2006) ou Biutiful (2010), quand il voulait nous soutirer des larmes. On ne s’étonne pas non plus que tout soit si gris, que les couleurs soient désaturées, les décors grandiloquents et délibérément artificiels, dans un mélange de Yórgos Lánthimos (pour l’excès et le grotesque) et de Roy Andersson (pour les teints blêmes et les personnages comme des cadavres ambulants). Le cinéaste mexicain n’abandonnant pas facilement le misérabilisme et le désespoir, l’humour peine à ressortir de la lourdeur du dispositif ; rarement trébucher sur une pelle aura eu l’air aussi calculé et résigné.

Le récit ne nous surprend guère non plus : quand Digger apprend qu’une de ses plateformes pétrolières au Groenland a explosé, qu’il a ignoré trop longtemps les avis des écologistes, qu’un morceau d’iceberg s’est détaché et se dirige vers l’Europe, que le gouvernement américain ne peut plus l’aider parce qu’il est déjà trop tard pour empêcher la catastrophe, il propose de contrôler le discours. Lorsqu’on arrive au point où on ne peut plus faire semblant qu’il n’y a pas de problème, aussi bien essayer de nier notre responsabilité dans la création dudit problème, raconter l’histoire de la « bonne » façon, celle qui nous éclairera avantageusement. Et pourquoi ne pas utiliser l’intelligence artificielle pour surveiller les médias, pour détecter certains mots-clés à bannir et censurer afin d’imposer notre version des faits ? Iñárritu compte sur l’aspect très familier de ces événements : il sait que quand nous regardons Digger réagir avec désinvolture au désastre, tenter de sauver la face plus que de diminuer les dégâts, nous nous disons que tout ça est très crédible, qu’on n’a plus besoin de tordre la réalité pour transformer le président américain (John Goodman) en bouffon, ou pour présenter les ultrariches comme déconnectés d’un monde qu’ils peuvent d’autant mieux exploiter qu’ils s’en sont extraits. Et juste au moment où on commence à se demander combien de temps Iñárritu va pouvoir tenir cette satire pas très drôle sur un scénario prévisible, il nous coupe l’herbe sous le pied — une révélation qu’il faut bien divulgâcher si on veut aborder Digger sans tourner autour du pot.

Car finalement, nous sommes sur scène, devant la répétition d’une pièce de théâtre, et Tom Cruise ne joue pas exactement Digger, mais un acteur, Curtis, qui joue Digger. Nous comprenons aussi assez vite que cette pièce, Fossil Fools, porte sur des événements passés, que le film se déroule dans un futur postapocalyptique, et que la satire s’attaque aux monstres qui ont causé la catastrophe. Et tout d’un coup, le propos d’Iñárritu se déplace : à quoi sert l’humour dans un monde où le pire a déjà eu lieu ? Si l’art peut éveiller les consciences, que reste-t-il à éveiller quand tout est déjà détruit ? Pourquoi faire Doctor Strangelove (1964, une référence explicite) si les bombes sont déjà tombées ? Le rire peut-il être réellement cathartique, ou permet-il de nous aveugler sur notre condition en faisant semblant de la révéler ? Digger alterne dès lors entre le récit de la pièce et les coulisses, entre Digger, qui monologue pour se déresponsabiliser, et Curtis, qui met en doute la validité de son interprétation loufoque, qui se demande si le rire ne crée pas trop de sympathie pour un homme qu’on devrait détester. Des questions qui paraissent hautement pertinentes, d’autant plus que la télévision et le cinéma américains nous gavent de récits à la eat the rich depuis plusieurs années, que la tendance à l’enflure et au grotesque est dorénavant proéminente, Digger se présentant ainsi comme un examen de nos œuvres médiatiques, de ce qui lie leur esthétique à l’état du monde.

Dès lors, on peut se demander (plusieurs l’ont fait) si la pièce dans le film n’est pas délibérément rébarbative, si Iñárritu refuse le rire pour le critiquer : Digger serait de l’anticinéma nous enfonçant dans le défaitisme, une œuvre qui ne sait pas pourquoi elle existe. Il me semble peu probable que ce soit l’intention des créateur·rice·s, ne serait-ce que parce qu’il est pour le moins problématique de dépenser 180 millions afin de réaliser un film qui se déclare inutile ; la possibilité que le ratage soit involontaire apparaît plus logique. Après tout, le cinéaste aime la misère, le désespoir et le cynisme, une attitude qui tend à plomber l’humour, et il aime les projets ambitieux, comme celui de nous faire rire et de nous interroger en même temps sur pourquoi nous rions. Dans tous les cas, la pauvreté de la satire limite la réflexion proposée, mais pas autant que l’absence de conviction politique, le dispositif méta permettant de tout dire et son contraire. Par exemple, quand nous découvrons que Fossil Fools se joue depuis vingt-cinq ans, que c’est une pièce indépendante, peut-être radicale dans sa forme originelle, mais que la production actuelle est financée par le neveu de Digger (Jesse Plemons), qui peut dépenser une fortune pour en livrer une version sophistiquée, usant d’effets spéciaux impressionnants, il est difficile de saisir la position d’Iñárritu. Est-ce qu’il se projette dans un tel personnage, pour réfléchir sur son propre statut de privilégié, déboursant des millions pour nous faire rire à un moment où l’état du monde nous désespère ? Est-ce qu’il endosse le discours du neveu sur la pertinence du rire, qui aurait encore le potentiel de rassembler et de guérir malgré tout (Iñárritu aime ses catharsis) ? Ou est-ce qu’il nous invite à nous distancier de ces propos, puisqu’il est difficile de ne pas penser que, dans les circonstances, l’art apparaît surtout comme une autre manière pour les puissants de contrôler leur image ?




:: Tom Cruise (Digger/Curtis) [Warner Bros. / Legendary]


Cette dernière possibilité est la plus plausible, tant le film accumule avec intelligence diverses formes d’aveuglement, par exemple la chatte de Digger, âgée de plus de trente ans, maintenue en vie parce que son humain refuse de reconnaître qu’elle est déjà morte. Dans ce contexte, les artifices et les mécanismes du théâtre, qu’Iñárritu s’amuse à exposer et déboîter, deviennent une façon de nier la réalité, de contrôler le discours ; en même temps, la posture de distanciation suggère que l’art peut aussi servir de révélateur. On pourrait se perdre longtemps à essayer de démêler le propos : disons simplement qu’au mieux, Digger pose des questions ; et qu’au pire, le cinéaste nous confesse sa désillusion et son abattement, mais manque de courage, usant de tous les subterfuges pour que nous ne soyons jamais certains de son parti pris. Même la critique des ultrariches peut être vue comme une sorte de feinte pour mieux nous confronter à notre propre responsabilité, pour nous rappeler qu’attaquer les personnes au pouvoir ne devrait pas nous aveugler sur le rôle que nous jouons tous et toutes dans l’état de la société. Et la seule chose qui empêche Digger d’être profondément détestable, arrogant, à l’image de son protagoniste, c’est l’impossibilité de lui attribuer un discours clair, une posture limpide. La fascination finit par l’emporter, devant un objet confus, mais capable au moins de poser des questions essentielles, à la portée d’un cinéaste comme Iñárritu, qui, a priori, semble mieux placé pour nous parler d’art que de politique.

L’autre limite, notable, vient de Tom Cruise : contrairement à un Birdman (2014), impensable sans Michael Keaton, Digger profite très peu de la présence de sa star. Pourtant, l’occasion était là, les masques ont toujours été importants pour Cruise, d’une manière littérale (ceux de Mission Impossible comme de Eyes Wide Shut [1999]) et figurée, ses personnages devant souvent laisser tomber leur façade de bravoure. Il n’y a rien de tel ici, nous ne savons presque rien sur Curtis, et son seul drame tourne autour de sa fille, qui pourrait ou non avoir disparu dans un accident d’avion en essayant de rejoindre son père. Vu la relation pour le moins épineuse entre Cruise et ses enfants, cela semble presque une blague à ses dépens, une pointe de sadisme, mais cette trame narrative demeure très accessoire, voire encombrante. On peut imaginer qu’il y avait peut-être une version du scénario où Curtis était plus étoffé, mais que Cruise n’est plus prêt à intégrer des bribes de vie privée dans ses rôles, comme du temps d’Eyes Wide Shut (son mariage) ou de Magnolia (1999, sa relation houleuse avec son père), et qu’il a exigé de vider le personnage. Pure spéculation, mais il reste que nous connaissons Curtis uniquement à travers son travail d’acteur et ses doutes sur la production, ce qui correspond bien à la direction qu’a prise la carrière de Cruise dans les vingt dernières années : la façade s’est emparée de tout, il n’y a plus d’occasion de retirer les masques. Une lecture généreuse de Digger présenterait le film comme un constat sur ce vide, sur la nécessité pour Cruise de maintenir sa vie privée en dehors de la scène, jusqu’à dépouiller ses personnages de réelle intériorité. Sa performance ici est impressionnante, dévouée comme toujours, et, bien sûr, il y a au moins un morceau de bravoure physique, un monologue de dix minutes tourné en plans longs où l’acteur vocifère ses répliques en marchant sur des bancs pendant qu’on lui lance des objets à la tête, puis dans un décor rotatif où il semble courir sur place (illustration assez littérale d’un discours qui tourne en rond, du faux mouvement de sa parole). Mais cette interprétation demeure terriblement impersonnelle, et c’est bien ce qui manque au film : un attachement à Curtis, une compréhension de sa personne qui pourrait nous donner une perspective sur le récit.

Digger a été largement reçu comme un échec lamentable, une enflure insupportable. Il est difficile de ne pas être en partie d’accord avec ce verdict, mais il me semble que le film mérite un peu plus de considération, et qu’il faut méditer sur les questions ouvertes qu’il nous lègue. À la différence des œuvres précédentes d’Iñárritu, qui mettaient en scène des récits douteux de martyrs trouvant rédemption dans la souffrance, celle-ci ne propose pas d’issue facile. Il n’y a pas de réponse à trouver dans la violence, pas de catharsis, pas de chemin de croix pour donner un sens à la destruction. Même le sentiment d’autocongratulation (quand la représentation de la pièce se termine sur les acclamations du public) apparaît ici très amer, contrairement à Birdman, puisque la célébration de la réussite est aussitôt contrebalancée par des images de fin du monde. Confus, lourd et maladroit, Digger ne se laisse pas aimer facilement, mais de la part d’un cinéaste qui a toujours tenu à nous séduire par ses prouesses stylistiques et à nous faire la morale par des discours didactiques, cet aveu d’impuissance a quelque chose de plutôt beau.

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Critique publiée le 11 octobre 2026.