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Héritiers, Les (2025)
Serge-Olivier Rondeau

Des oiseaux et des hommes

Par Louise Bertin

Le documentaire animalier est souvent synonyme d’images impressionnantes de la nature dans ce qu’elle a de plus grandiose, de bêtes en tous genres dont l’histoire est racontée par une voix ténébreuse aux accents lyriques. À rebours de ces tropes classiques, le cinéaste Serge-Olivier Rondeau s’intéresse à une race souvent peu considérée, dans un environnement loin d’une image de carte postale. Il pose en effet sa caméra sur la plus grande colonie de goélands à bec cerclé d’Amérique du Nord, qui migre tous les ans vers le Canada pour nicher dans le plus vaste dépotoir du pays. Sur des montagnes de détritus humains prospèrent ainsi des êtres qui se sont acclimatés pour survivre dans un environnement tout sauf naturel. Le film s’interroge en filigrane sur la possibilité même de l’existence d’une espèce à l’ombre de ses prédateur·rice·s et de ses multiples voisin·e·s ; les héritiers du titre semblent désigner tant les oiseaux, qui doivent s’adapter à la pollution causée par la consommation de masse, que celles et ceux qui la provoquent. Humain·e·s et non-humain·e·s partagent cette question profonde : comment survivre à l’héritage que nous laissons ?

Le film aborde le sujet par le prisme de l’ethnographie, en observant ce peuple migrateur dans ses activités quotidiennes. L’écriture cinématographique se caractérise par la multiplication des plans fixes pour montrer la vie et la mort des goélands : scènes de naissance, d’accouplements et construction de nids, mais aussi de mort et de décomposition. L’apparente simplicité du dispositif laisse toute la place et le temps à l’observation. Notre regard n’est pas perturbé par un montage saccadé ou une caméra flottante et peut ainsi se poser, longuement, sur les moindres mouvements des animaux, leurs réactions et leurs attitudes. Le fait de ne pas détourner les yeux fait naître une forme d’empathie que l’on refuse souvent à ces volatiles considérés comme invasifs et nuisibles. Difficile de ne pas être attendri·e devant un grisard qui ferme les yeux sous la pluie, ou bouleversé·e par la vision d’une dissection. En s’attardant ainsi sur des existences singulières, le film substitue progressivement des individus à la masse indistincte et envahissante à laquelle ces oiseaux sont habituellement réduits.

Les Héritiers tire aussi sa force de la manière dont il met subtilement en scène la relation entre l’humain et l’animal. Au début, une personne arrive pour planter un bâton, mais la caméra, placée à hauteur des yeux des goélands, ne bouge pas. On ne voit donc que des genoux à terre, puis des mains qui installent des repères, et enfin ce qui ressemble à un piège. Un peu plus tard, le visage de cette personne est montré, lorsqu’elle manipule l’oiseau et lui pose un minuscule boîtier afin de suivre ses déplacements. La hiérarchie habituelle du regard se trouve ainsi momentanément renversée : ce n’est plus l’animal qui apparaît comme un objet observé depuis une perspective humaine, mais l’humain qui pénètre, fragment par fragment, dans un cadre déjà occupé par les oiseaux. Sans transformer le film en manifeste, ce décentrement du regard dessine en creux une perspective antispéciste, qui refuse de considérer la vie humaine comme la mesure de toutes les autres. La vie animale est au cœur du projet filmique. Cela se traduit également par l’absence de voix off et la présence parcimonieuse des voix humaines en général. Si l’on entend des bribes de discussions, elles ne sont jamais au premier plan, et le son tout entier semble dédié à l’écoute des oiseaux et de leur environnement. À la fin, le cinéaste pousse plus loin cette logique immersive en donnant à voir les images d’une caméra posée sur l’un des laridés. Sa perspective est reproduite par une prise de vue en grand angle, inscrite dans un iris, mimant ainsi l’œil du goéland qui vole, se pose sur les monticules de déchets et observe autour de lui. Le renversement est alors complet : après avoir placé sa caméra à hauteur d’oiseau, Rondeau tente littéralement d’en épouser le regard.

Le réalisateur accorde ainsi à la vie animale la place qu’occuperait la vie humaine dans un autre film, jusqu’à adapter à ses sujets ailés la technique de la caméra subjective. Cette immersion, en plus d’être réussie formellement, a la grande qualité de laisser aux animaux leur part de mystère. Serge-Olivier Rondeau réserve même le peu de texte explicatif à la toute fin du film, allant à rebours d’une certaine tradition documentaire qui voudrait d’emblée nous apprendre quelque chose sur une situation donnée, en décortiquer les ressorts et en présenter exhaustivement les acteur·rice·s, humain·e·s comme non-humain·e·s. Il ne sera pas donné davantage de contexte sur la chercheuse qui plante de petits drapeaux comme repères, ni sur la femme qui tente désespérément, à l’aide d’un rapace, de chasser les goélands de la décharge. Les Héritiers ne cherche finalement pas tant à expliquer ces oiseaux qu’à partager, pendant un temps, leur espace. En résistant à la tentation de traduire systématiquement leurs comportements en termes humains, Rondeau laisse subsister une distance entre eux et nous. Une distance que le cinéma, sans prétendre tout à fait l’abolir, peut tenter de réduire.

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Critique publiée le 2 octobre 2026.