DOSSIER : FANTASIA : 30 bougies de soufre et de sang
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Hope (2026)
Na Hong-jin

Sur l’étrange plaisir du ratage

Par Sylvain Lavallée

À son meilleur, le dernier film de Na Hong-jin se montre un digne successeur de War of the Worlds (2005) de Steven Spielberg et de The Host (2006) de Bong Joon-ho. Ce n’est pas un mince compliment, ces deux œuvres demeurant les références ultimes en termes de blockbuster contemporain, autant pour leur mise en scène du spectacle que pour leur capacité à articuler avec une grande force dramatique leurs riches enjeux thématiques à partir de la quête de leurs protagonistes. Na n’élève jamais son matériel à ces hauteurs, mais il démontre une maîtrise singulière du suspense durant les quarante premières minutes, une séquence d’anticipation où nous suivons Ko Bum-seok (Hwang Jung-min), le chef de police d’un village portuaire, parcourir les rues désertes à la chasse d’une créature encore inconnue, mais vraisemblablement immense et meurtrière. Un trou dans un immeuble, des voitures projetées dans les airs depuis un hors-champ mystérieux, des corps en morceaux dispersés dans les décors, des hommes qui tirent dans le vide, derrière Ko, vers l’endroit où se cache le monstre. Le héros semble toujours arriver un peu trop tard, juste après le massacre, quand il ne reste que des décombres témoignant d’une présence surhumaine, effroyable, mais étrangement élusive. Puis, enfin, on aperçoit des griffes sortant des ténèbres, une main aux proportions démesurées et… Hope ne s’effondre pas exactement là, devant la révélation d’une bête souffrant autant de la pauvreté de sa conception visuelle que d’effets spéciaux dignes d’une cinématique de PS2, mais c’est le premier signe du déraillement spectaculaire auquel on va assister.

Car si Hope commence comme War of the Worlds (Na emprunte la mise en scène de Spielberg, la chasse dans les rues avec la créature en arrière-plan qui détruit tout derrière les protagonistes fuyant dans leurs véhicules), il se termine comme un « Tubi Original » de science-fiction pseudo-philosophique, kitsch et parfaitement ridicule. Ce passage d’un extrême à l’autre demeure pourtant divertissant, casse-gueule et ambitieux. Sans trop en dire, disons que le film se dirige à peu près là où on peut s’y attendre, à mesure que l’on en apprend sur les origines des monstres (on ne tarde pas à découvrir qu’il y en a plus d’un). Mais, en même temps, on a l’impression de débarquer dans un nouveau récit, qui multiplie les dialogues explicatifs sur des enjeux opaques. La finale annonce une suite (déjà en préparation), mais il serait sans doute préférable que celle-ci ne voie jamais le jour, ou qu’elle trouve moyen de préserver notre perplexité, car la principale qualité de ces derniers instants est précisément de nous larguer de façon incongrue, de s’enfoncer dans la bêtise sans que nous puissions déterminer s’il faut prendre tout ça au sérieux ou non.

Alors, évidemment, les avis sont divisés : certains voient un navet, une déception après les espoirs soulevés par la première partie, d’autres célèbrent le sens du spectacle et la précision de la mise en scène de l’action. Je suis plus partagé, mais ce n’est pas le revirement central ni la pauvreté des effets visuels qui me laissent mitigé. Au contraire, il y a quelque chose d’assez charmant dans ce contraste entre une machine aussi bien huilée, dans une production épique (la plus coûteuse du cinéma coréen), et la désuétude de l’image de synthèse. Par moments, le récit en souffre, quand la caméra s’attarde sur le visage d’une créature qui semble exprimer de la douleur, provoquant plus de malaise que d’empathie. À d’autres moments, au contraire, la mise en scène profite de l’effet d’étrangeté créé par cette animation 3D désincarnée, par les mouvements de poupée désarticulée de ces humanoïdes géants. De toute façon, la capacité à maintenir une illusion de réalité doit beaucoup plus à des habiletés de mise en scène, et celle de Na nous emporte dans son énergie en nous faisant vite oublier les lacunes techniques… jusqu’à un certain point. Car, après cette ouverture fulgurante, le cinéaste n’essaie jamais de renouveler sa formule, la dernière séquence d’action étant à peu près identique à la première, comme à toutes les autres : les protagonistes dans une voiture ou sur un cheval, fusils en main, l’antagoniste qui court derrière eux, des ralentis chaque fois qu’il se rapproche. Les décors évoluent, de la ville à la forêt à l’autoroute, mais ils demeurent un arrière-plan immatériel sans incidence sur l’action. La répétition se fait sentir bien avant la fin de ces longues 156 minutes, d’autant plus que les personnages, à peine définis, ne vivent aucun drame, aucun conflit : ils n’ont rien à apprendre, rien à changer, les enjeux étant les mêmes dans la première comme dans l’ultime scène de fuite. C’est là, évidemment, où Na s’éloigne de ses modèles, par la minceur d’une prémisse où l’action vaut pour elle-même, la seule véritable révélation qui pourrait nous secouer arrivant beaucoup trop tard et de manière trop obscure pour que nous en soyons ému·e·s.




:: Zo In-sung (Sung Ki) et Hwang Jung-min (Ko Bum-seok) [Forged Films]


Cette démarche atteint vite ses limites : l’immédiateté, l’urgence et l’efficacité nous tiennent en éveil, mais l’absence d’enjeux dramatiques nous laisse sur un sentiment de vide. L’imagination fait défaut là où elle serait nécessaire, dans le design des créatures, d’une platitude effarante, et dans l’univers créé, qui ne fait que devenir de plus en plus générique à mesure qu’il se développe (avec une belle patience, notons-le), à l’exception d’une balle courbe en fin de parcours. Même le titre semble dénué de la signification, déjà mince, qu’on aurait été tenté de lui attribuer : ce n’est pas un récit sur l’espoir, ou sur son absence, mais tout simplement le nom du village où se déroule l’action. Au mieux, considérant que Hope se situe à proximité de la Corée du Nord et que tou·te·s les habitant·e·s sortent des armes de nulle part, on peut y lire une allégorie douteuse sur la violence des gens qui protègent la notion de frontière et sur la nécessité d’accueillir l’Autre avec empathie plutôt qu’avec des fusils. Mais rien n’invite réellement à cette lecture, Hope ne visant que le pur divertissement, dans un culte de l’efficacité reposant sur les prouesses de l’image au détriment de toute substance.

Il est tentant de relier un tel film à ce qu’on appelait naguère l’auteurisme vulgaire, mais encore faudrait-il y dénicher quelque chose à défendre, une véritable individualité que l’on pourrait ériger en vision. Que ce soit la critique lucide du monde numérique d’un Paul W. S. Anderson, le travail sur la foi d’un M. Night Shyamalan, l’idéal de la famille reconstituée chez Justin Lin (dans ses Fast & Furious) ou, au minimum, le brio formel des Transformers de Michael Bay, son plus proche parent sans doute, pour la stupidité juvénile du scénario et ces créatures géantes qui changent de forme. Mais, paradoxalement, la mise en scène de Na cultive la limpidité, la qualité la plus recherchée pour les séquences d’action, jusqu’à tout lisser au point de l’anonymat, contrairement à celle de Bay, capable de tirer une poésie visuelle de son chaos organisé. Il ne reste qu’une imitation bien polie du modèle hollywoodien, injectée de quelques traits plus typiquement coréens : un peu de jonglage tonal emprunté à Bong, un peu de cynisme à la Park Chan-wook, un peu de maladresse et de bêtise humaine aux conséquences désastreuses, que l’on retrouve chez le premier comme chez le second. C’est pourquoi les « défauts » d’un tel film apparaissent finalement plus intéressants que ses « réussites » — ou, du moins, c’est le contraste étonnant entre les deux qui maintient notre attention jusqu’à la conclusion. Car si Hope est bel et bien porté par un sens du spectacle réjouissant, c’est peut-être quand celui-ci s’effondre que le film devient le plus fascinant, en ce qu’il gagne dans ces moments une certaine singularité, plus apte à demeurer en mémoire que cette efficacité sans vie à laquelle il se dévoue.

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Critique publiée le 18 septembre 2026.