
Le piège de la catapulte qui se replie sur elle-même en y coinçant son utilisateur méticuleux. Le classique de la peinture qui n’est plus un tunnel mais un mur. Le pont qui tombe au complet au lieu de la petite soucoupe d’asphalte restée là, flottante au-dessus du ravin après avoir été découpée par en dessous à coups de scie. Le vertige du canyon qui apparaît sous les pieds du poursuivant, l’inlassable coyote qui plonge vers son destin comique. La boursouflure de fumée au fond du plan a toujours été rondement animée, comme une consolation pour le vaudeville de lunatique — looney — qui se joue et se rejoue sous nos yeux, avec les mêmes pulsions de ratage, la même pitié qui s’amplifie au fil des années pour le pauvre Wile E. Ses courses-poursuites aux trousses du Road Runner sont aussi indémodables que les Looney Tunes d’où elles sont tirées, un précieux mode de survivance du slapstick dans un cinéma (d’animation) grand public coupable de n’avoir eu d’intérêt que pour le réalisme et l’hyperréalisme. Plus encore, les personnages du studio d’animation de la Warner sont restés plus ou moins inchangés depuis leur âge d’or des années 1940 et 1950, représentant un rare dénominateur culturel qui soit réellement commun à plusieurs générations, aux quatre coins du globe.
On pourrait penser que c’est le cas des superhéros, voire de certains personnages de strips ayant eu de longues vies imprimées et animées (Popeye, Peanuts, Garfield et cie.), mais il faut dire que bien peu de choses ont été fidèles à elles-mêmes comme les Looney Tunes l’ont été. Dans ces jeux de chat et de souris qui se répètent en refusant de perdre leur souffle, les personnages ont acquis avec le temps les qualités d’une figure davantage que d’un protagoniste, un caractère aussi reconnaissable qu’immuable, un modèle qui n’a plus besoin de s’écrire ni donc d’évoluer. Cette figure est présente autant dans le corps animé que dans sa trace laissée contre la roche ; les silhouettes des Looney Tunes leur ont si souvent servi d’empreinte, de manière de traverser la matière et les époques avec elles. D’ailleurs, c’est avec cette capacité à franchir si facilement les calques de l’animation, les cellulos, mais également les plaques de verre des arrière-plans qu’on découvre à mesure, avec cette habileté à empiler et à saccager aussitôt, que les Looney Tunes sont devenus les Looney Tunes, encore une fois à force de répétition, à force de rejouer la même traque du chasseur contre le lapin, du chat contre la perruche, du coyote contre l’autruche. Nous pouvons comprendre sans avoir tout vu que l’inlassable atteint ici une forme de grâce tragicomique, notre regard cherchant à deviner par quel moyen, par quelle trajectoire, le plan échouera, la proie se faufilera. C’est aussi en cela que les Looney Tunes ont toujours été un produit de 1935, date de leur introduction au public, les héritiers des histoires d’enfants espiègles capables d’échapper à l’autorité (des Katzenjammer Kids à Buster Brown, Krazy Kat et Our Gang). Dans leur ADN, les Looney Tunes sont du côté des opprimé-e-s de l’après-krach, de celleux dont la nature même est d’être une victime pour ce qui voudrait les exploiter.
C’est donc normal que, lorsque la Warner fusionne avec Discovery en novembre 2022 et décide d’enterrer Coyote vs. Acme comme une perte nette bonne à réduire ses impôts, il faille considérer cette date plus ou moins comme un reniement crève-cœur de ses origines. La maison mère n’a pas jugé son patrimoine à la hauteur des réalités de l’industrie d’aujourd’hui : craindre perdre quelques millions quand on vient de dépenser 43 milliards pour créer un monopole, craindre perdre davantage d’argent en sortant un film qu’en le détruisant, ou l’apothéose du cynisme comptable face à une œuvre si évidemment bonne et compétente que l’est le film de Dave Green. Après une levée de boucliers numériques, la Warner a longtemps magasiné un acheteur pour permettre au film de voir le jour, avant d’en vendre les droits de distribution internationaux à Ketchup Entertainment, qui doit se frotter les mains d’avoir battu au box-office la grosse sortie post-apo de Ridley Scott avec Jacob Elordi (Dog Stars [2026], si ça peut bien intéresser quelqu’un). Bref, tout ça pour dire que ça prend bien une corporation morbide et sans âme pour ne pas comprendre qu’on puisse collectivement avoir le goût de se moquer d’une corporation morbide et sans âme… Car le pitch, lui, est parfait. Adapté d’une série de nouvelles publiées dans le New Yorker dans les années 1990, Coyote vs. Acme raconte la fois où le coyote en a eu assez d’Acme et de sa camelote. Après des années à être un fidèle consommateur de leurs produits, le prédateur inefficace décide de poursuivre la compagnie pour dommages et intérêts sur sa personne, ainsi que pour la détresse psychologique qu’il a subie à force de se planter le nez en premier au fond du cadre.
En revanche, si le pitch est parfait et si Coyote vs. Acme ne commet aucun faux pas majeur, on doit dire du même souffle qu’il n’atteint jamais l’hilarité des films dont il honore la mémoire. C’est bien à cet effet que cette nouvelle production plaira davantage, en se montrant studieuse du patrimoine animé qu’elle ramène à la surface. Des extraits et des clins d’œil aux vieux courts de Chuck Jones, Tex Avery et Michael Maltese parsèment le film ; certains gadgets, certaines idées de piège, refont leur apparition dans une animation 3D qui s’intègre assez correctement à la prise de vues réelles, mais sans épater pour autant. À ce compte, on se rappellera surtout à quel point les hybridités de Who Framed Roger Rabbit (1988) de Robert Zemeckis et de Looney Tunes: Back in Action (2003) de Joe Dante étaient plus achevées. On pourrait même se demander comment il est possible que le film de Green soit aussi peu inventif sur cet aspect, alors que les moyens de production ont tant évolué et que les interprètes sont bien plus habitués qu’auparavant à interagir avec des personnages dématérialisés, et on réalisera que les films de Zemeckis et de Dante étaient singulièrement plus ambitieux dans leur manière de convier les corps humains à calquer leur rythme et leur dégaine sur ceux des cartoons qu’ils côtoyaient, puis que Bob Hoskins et Brendan Fraser étaient de bons acteurs comiques, capables d’un jeu corporel de haute voltige et d’incarner pleinement leurs personnages par leurs simagrées respectives.


:: Lana Condor (Paige Avery) et Will Forte (Kevin Avery) // John Cena (Buddy Crane) [Warner Animation / Troll Court / et al.]
Ces qualités ne sont toutefois pas partagées par les deux protagonistes de Coyote vs. Acme, joués par Will Forte et Lana Condor, lui jouant l’avocat un peu bête et opportuniste, elle campant l’adjuvante asiatique de service, rangée et studieuse. Face à elleux, heureusement, John Cena joue de son corps ridiculement statuesque sans que le rôle semble exactement écrit pour lui : aucun gag ne met à l’épreuve ses muscles autrement que pour le distinguer de son assistant binoclard P.J. Byrne, encore prisonnier de son rôle dans The Wolf of Wall Street (2013) et, à l’instar de tous les humains du film, indubitablement dans les pattes des petits bonhommes animés qui nous intéressent bien davantage. Tout ceci est par ailleurs très fonctionnel, très standardisé dans sa façon d’être un film découpé en actes bien articulés au point d’ennuyer tellement la formule, bien que sympathique, tient sur un déroulement complètement éculé. C’est le manque d’outrance pure et simple, de surprise dans la manière dont la surenchère s’additionne, qui plombe Coyote vs. Acme, coupable d’être prévisible à la fois dans le macro de son scénario convenu et dans le micro de ses petites inventions loufoques, entièrement filmées trop rapidement pour qu’on s’extasie de leur mécanisme alambiqué qui pourtant a longtemps fait la force de ces personnages aux atours de savants fous. Au même rayon, on déplorera que les autres personnages soient timidement utilisés et qu’ils aient peu d’agentivité entre eux. Elmer Fudd, par exemple, incarne un sénateur véreux, mais la blague s’arrête là, au rang de caméo animé. On cherche dans tous ces yeux exorbités la folie dans l’œil qui rendait ces personnages contagieusement lunatiques, des agents jouissifs d’un chaos ici trop contrôlé.
Où le film parvient à réjouir pleinement, c’est dans son existence en tant que produit culturel rescapé des griffes des méchants corporatistes ; montrer au nouveau leadership de la Warner qu’ils avaient tort de ne pas faire confiance aux Looney Tunes devrait être en soi une raison suffisante pour aller le voir en salle et leur faire regretter leur manigance honteuse. Ainsi, quand le film commence sous l’écriteau promettant qu’il s’agit d’une « histoire vraie », il est bon d’imaginer qu’il s’agit en fait d’un film sur le corporatisme morbide et sans culture qui a vendu en pâture Hollywood aux GAFAM, qu’il s’agit bel et bien d’une histoire vraie parce qu’elle s’est véritablement produite au-dessus du film et au-dessus d’à peu près toutes les productions qui doivent se plier en quatre pour finir par aboutir sur nos écrans sous leurs formes les plus édulcorées. Coyote vs. Acme est à son meilleur un hommage à la résilience créatrice des artistes hollywoodiens et à la créativité résiliente du coyote, l’avatar du besogneux qui pousse sans relâche son rocher de Sisyphe en haut de la montagne de la production. Aura-t-il assez de temps ? Assez d’argent ? La pente sera-t-elle assez abrupte ? Le rocher aura-t-il assez d’élan ? On ne parle même pas d’écraser l’incorrigible oiseau bleu, mais bien uniquement de se rendre au sommet — Acme vient d’ailleurs du grec ancien akme et signifie le point le plus haut —, juste de sentir la gravité commencer à travailler pour nous et non contre nous, et là, peut-être, donner une poussée, puis espérer. C’est bien peu, et en même temps, c’est absolument crucial.
Si Coyote vs. Acme peut utiliser sa corporation éponyme pour liguer les enfants contre les corporations qui nous gouvernent, tant mieux. Si Coyote vs. Acme peut leur faire comprendre au passage qu’elles ont fini par transformer les individus en « data », que chaque coup foireux du coyote ne sert qu’à nourrir des start up et des départements de recherche et développement dont la fonction est de prolonger le supplice de l’exploitation des corps et des esprits ; si Coyote vs. Acme peut faire tout ça en jouant sur l’idée que les corps cartoonesques sont « capables d’en prendre » (dixit la défense de la compagnie !) ; si la malléabilité plastique de l’animation peut nous renvoyer par contraste l’image d’une humanité qui ne peut ni ne doit en encaisser davantage qu’elle ne subit déjà ; si, au fond, ces personnages peuvent réellement s’adresser à un nouveau public et non pas seulement à des adultes en manque de nostalgie, là, peut-être qu’on pourra se consoler d’un film de Wile E. le coyote et de Road Runner où la poursuite la plus intéressante n’est pas dans le désert mais dans un tribunal en mal de créativité.
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