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Renversement, Un (2026)
Amélie Hardy

Éloge (et limites) de la solidarité féminine

Par Olivier Thibodeau

« Les femmes ne sont jamais mieux servies que par les femmes », déclare l’une des intervenantes de cet enlevant documentaire sur les coulisses du pouvoir au Québec. Et c’est là l’idée centrale du film, commandé par le producteur Serge Desrosiers, proche de Louise Harel, à l’extraordinaire court métragiste Amélie Hardy, qui réalise pour l’occasion un premier long métrage certes plus convenu que ses œuvres précédentes, mais habilement scénarisé, qui porte bien sa griffe. Usant des témoignages entrecroisés d’une douzaine de politiciennes issues de divers partis (Pauline Marois, Louise Harel, Monique Jérôme-Forget, Françoise David, Manon Massé, Véronique Hivon, Marwah Rizqy, Émilie Foster, Catherine Fournier, France Bélisle et Marjolaine Étienne), accompagnées de la journaliste Jocelyne Richer, Un renversement mise sur un idéal transpartisan afin d’éclaircir les eaux troubles des affaires publiques à la découverte du boys’ club qui se cache derrière l’utopie de la parité. Or, s’il évite délibérément de critiquer la démocratie d’apparat propre au système parlementaire britannique, le film nous confronte à la question tout aussi pertinente du pouvoir féminin, participant à un travail d’éducation qui reste encore à faire. Le processus bénéficie des talents spécifiques de l’autrice, dont l’art de garnir les interstices dans un effort de transposition émotive revêt dans les circonstances une importance toute spéciale.

L’univers de la politique étant caractérisé par une forme d’affabulation tous azimuts, il est intéressant de voir s’opérer ici un mouvement inverse, un « renversement » où la franchise des intervenantes conjure la langue de bois et où la mise en scène entière participe à l’acte de lever le voile. Le tout débute par un montage audio qui combine des allusions élogieuses à la présence des femmes dans l’arène politique aux médisances de quelques pontifes conservateurs, évoquant par enchevêtrement un monde façonné par les hyperboles et les formules à l’emporte-pièce véhiculées par les chroniqueur·euse·s politiques. C’est l’idée d’une mise en scène constante, que le film déconstruit en dévoilant ses propres mécanismes, en détaillant la préparation des sujets lors d’une balade en coulisses où l’on voit les gens au maquillage, les gens à la caméra, les artisan·e·s du plateau et les politiciennes qui prennent leur place sous les projecteurs. Même l’idée du noir et blanc sert à « dépouiller le message de tout artifice », à tendre vers une vérité crue, libre des dogmes partisans.

L’ornementation, c’est-à-dire l’illustration des propos recueillis, vise quant à elle une sorte de vérité émotionnelle, emblématique de l’art du portrait documentaire que développe la cinéaste depuis maintenant huit ans. Usant de séquences animées, d’intertitres, et d’images évocatrices glanées un peu partout (dans les écoles, dans les rues, dans les corridors du parlement, dans la ruelle longeant le Métropolis), le film est toujours au diapason de ses sujets. Or, quoique ces illustrations soient parfois littérales, elles cachent souvent une ambiguïté typique du double mouvement d’allégresse et de désillusion qui caractérise l’exercice du pouvoir féminin. On pense au cas de France Bélisle, ex-mairesse de Gatineau, dont les témoignages enthousiasmants du début (illustrés par des images de fillettes admiratives) sont envenimés par ses allusions à la culture d’intimidation qui règne dans les coulisses du pouvoir, puis par son éventuelle démission larmoyante. Ce processus de ressac, qui oppose la joie initiale de Bélisle aux contrecoups d’un appareillage patriarcal venimeux, dévoile ainsi d’une façon prenante et perspicace la véritable place des femmes dans l’économie politique actuelle.

Fort d’un montage fluide signé par Justine Gauthier, Un renversement se déploie aisément, enchâssant les différents témoignages dans un flot éloquent qui cadre bien avec un idéal transpartisan visant à solidariser les femmes face à une tradition patriarcale qui perdure. Ce montage est bien servi par un scénario astucieux axé sur un abécédaire regorgeant de définitions créatives, de A (pour aplomb) à V (pour vaillance). Le film cristallise ainsi les propos des différentes intervenantes autour de plusieurs thématiques éclairantes : la nature belliqueuse de l’exercice parlementaire, mais l’interdiction de bellicisme qui plane sur les femmes ; la ségrégation genrée et autres doubles standards autour de la maternité et de l’habillement, notamment, mais surtout la violence, laquelle traverse l’ensemble de l’œuvre à la manière d’un leitmotiv. Violence qui s’exprime de façon plus « douce » dans l’acte de mansplaining, mais aussi dans différents processus d’exclusion que nous découvrons avec ébahissement, et qui, malgré le ton plus grave qu’adopte ici Hardy, sont abordés dans des parenthèses ironiques typiques. C’est le cas de cette allusion cynique aux terrains de golf, où sont prises de nombreuses décisions politiques importantes, comme dans les dégustations de scotch ou dans le cercle rapproché du premier ministre, autant d’espaces masculins inaccessibles aux femmes, qui les décrivent ici avec dépit.



(Photo : © Danny Taillon / PixelleX Communications)


La violence de l’exclusion n’est pourtant que la pointe de l’iceberg, comme en témoigne la montée de l’ire misogyne qui sert d’arc dramatique au film. La culture du viol s’immisce ainsi dans la double réalité des abus subis en coulisses par de jeunes élues aux mains des vieux loups de leur parti — l’agression perpétrée par Harold LeBel sur Catherine Fournier devient ici une figure de cas —, mais aussi dans la particularité sordide des menaces proférées à l’endroit des politiciennes par les cowboys du clavier. Les hommes reçoivent eux aussi des menaces de mort, nous rappelle Marwah Rizqy, mais les femmes reçoivent en bonus des menaces de viol. Épousant le parcours de cette violence et la progression contemporaine des tollés dirigés contre les dirigeantes féminines (et les femmes en général), le film chemine tranquillement vers l’attentat du Métropolis, qu’introduisent des plans subjectifs inquiétants d’une figure mystérieuse gravissant les marches de l’entrée des artistes, puis que commente Pauline Marois en rappelant l’étroitesse de la couverture médiatique de l’événement. Il ne reste plus alors qu’à poursuivre sur cette lancée et à exposer les débordements masculinistes d’aujourd’hui, qu’Un renversement aborde dans une perspective d’éducation qui passe par la confrontation, tel qu’en témoigne l’approche frontale et impavide que privilégie Hardy.

« L’image d’une femme au pouvoir est une image inquiétante », déclare la première intervenante du film. Celle-ci dévoile ainsi d’emblée une sorte de vérité intrinsèque à l’heure du masculinisme rampant, mais elle révèle simultanément l’angle d’attaque de l’œuvre, dont la frontalité s’impose comme une adresse directe à un public masculin qu’elle vise à instruire, ne serait-ce que de la réalité indécrottable d’un exercice du pouvoir qui s’effectue toujours selon des lignes patriarcales. L’idéal transpartisan qui anime le film, son intérêt génétique pour la solidarité féminine en politique, provient d’ailleurs de la logique exclusive propre au milieu, qui lui inspire les louanges de l’action concertée et le pousse à adopter une posture inspirante qui résiste admirablement au cynisme et envisage la politique sous le prisme d’un véritable idéalisme. D’où l’importance de la déprise des dogmes, qui nous permet d’apprécier la parole des intervenantes malgré leurs affiliations respectives et l’idée romantique d’une guerre de tranchées entre les partis. Le film nous rappelle ainsi le pouvoir transformateur de la concertation féminine en énumérant les gains effectués par des coalitions de politiciennes (loi sur l’équité salariale, sur les services de garde, sur l’aide médicale à mourir), mais il évoque simultanément l’une des limites saillantes d’une société où les femmes ne sont servies que par les femmes. Voilà pourquoi il insiste en épilogue sur la responsabilité partagée des hommes dans l’éducation des jeunes et dans la lutte contre la masculinité toxique revendiquée par les mouvements masculinistes. Parce qu’un renversement, aujourd’hui, c’est aussi l’acte de privilégier le retour aux luttes civiques des années 1960 plutôt qu’à l’obscurantisme fascisant des années 1950…

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Critique publiée le 10 septembre 2026.