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Sad and Beautiful World, A (2025)
Cyril Aris

Beyrouth, mon amour

Par Louise Bertin

Pour son troisième long métrage, Cyril Aris poursuit son exploration de la vie libanaise, cette fois à travers l’histoire d’un couple, Nino (Hasan Akil) et Yasmina (Mounia Akl). Après Danser sur un volcan (2023), qui suivait une équipe de tournage au moment de l’explosion du port de Beyrouth en 2020, A Sad and Beautiful World commence également par une déflagration. Celle de l’arrivée au monde, à quelques minutes d’intervalle, des deux protagonistes, mais aussi celle d’une voiture qui fonce dans une vitrine. Au volant, assommé, Nino reprend connaissance et propose, pour se faire pardonner, un dîner dans son restaurant. Le film reprendra ensuite régulièrement le motif du choc comme moteur du récit ; à l’accident succède le coup de foudre entre le jeune homme et Yasmina, membre de la famille présente au repas qui se révélera complètement chaotique. Et comme si ce hasard de la vie ne suffisait pas, il ne s’agit pas ici d’une simple rencontre, mais de retrouvailles. Les amoureux·ses se reconnaissent : lorsqu’iels étaient encore enfants, iels s’étaient promis de fuir ensemble, avant de se perdre de vue quand la famille de Yasmina avait déménagé après le divorce des parents. De l’enfance au présent, les deux personnages semblent liés par une force supérieure, un destin contre lequel il ne sert à rien de lutter. Deux décennies plus tard, l’amour est toujours là, ballotté au gré des événements qui secouent l’actualité, mais cette fois, il est devenu possible. Ce rapport au destin, ici amoureux, fait écho aux tensions qui traversent le pays et ses habitant·e·s, perpétuellement déchiré·e·s entre le désir d’y rester et celui de s’exiler pour trouver une vie meilleure.

Derrière les apparats de la comédie romantique, le projet du cinéaste se révèle donc plus ambitieux. En explorant l’histoire d’un couple, il sonde celle du Liban et les questionnements que la situation familiale et sociale fait naître chez ses personnages. Le film s’interroge ainsi sur la répétition des schémas, intimes mais aussi politiques. Cette volonté de mêler le destin des protagonistes à celui de la grande Histoire se traduit notamment par des séquences qui ne sont pas sans rappeler une certaine esthétique documentaire. Les changements visuels induits par les différentes caméras utilisées, s’ils marquent les ellipses entre l’enfance et l’âge adulte, donnent aussi l’impression de regarder des archives de famille. L’intime devient alors une manière de témoigner du collectif : les souvenirs de Nino et Yasmina se mélangent aux images de la ville, comme si la mémoire du couple ne pouvait se former indépendamment de celle du Liban. La diversité de textures et de formats brouille ponctuellement la frontière entre les images personnelles et historiques, faisant de leur amour une chronique fragmentée des dernières décennies du pays. Le passé politique ne constitue plus seulement la toile de fond du récit : il s’immisce dans les souvenirs, les transforme et finit par déterminer la possibilité même d’un avenir commun.

Cependant, cette porosité entre l’intime et le politique ne convainc que partiellement, car la mise en scène tend à surligner les intentions d’un scénario déjà très écrit. La tension contenue dans le titre, qui annonce une forme de complexité, se traduit la plupart du temps par une dichotomie binaire : aux lumières chatoyantes des débuts pleins d’espoir succède la grisaille de la chute, celle du pays comme celle du couple. Ce sont finalement les oppositions qui traversent le duo qui se révèlent les plus intéressantes. À l’optimisme sans faille du jeune homme répond le cynisme de son épouse, qui voulait quitter le pays avant même leur mariage. À lui la folie du restaurant familial ; à elle le travail sérieux, bien que vide de sens, de consultante en haut d’une tour impersonnelle. Si les stéréotypes affleurent, ils sont pleinement investis par le cinéaste et par les interprètes, qui parviennent à faire croire à ce couple et à créer entre elleux des moments de poésie. A Sad and Beautiful World repose largement sur leur alchimie et illustre le vieil adage selon lequel les opposés s’attirent.

Malgré cette réussite, le film se plombe lui-même, notamment par une littéralité qui étouffe à la fois le scénario et les personnages. Il faut reconnaître à Aris l’ambition d’embrasser tous les aspects de la vie avec lyrisme et entrain : les espoirs et les rêves d’enfants, mais aussi les drames nationaux et familiaux. Le cinéma devient ici une épopée qui s’étend sur plusieurs décennies, un conte où l’on tente de vivre heureux·ses en dépit des obstacles répétés. L’alchimie amoureuse et la folie qui émergent de la tension des contraires auraient cependant gagné à se déployer avec moins d’effets. Les retours en arrière, s’ils ont pour fonction d’inscrire la romance dans une forme de destinée, ont, par exemple, tendance à alourdir le présent. Du visionnage reste malgré tout le témoignage attachant d’un amour aussi complexe qu’indéfectible : celui du cinéaste pour son pays.

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Critique publiée le 24 août 2026.