
Dans son précédent long métrage, A Fidai Film (2024), le cinéaste palestinien Kamal Aljafari travaillait à partir d’archives plus ou moins institutionnelles (documents, photographies, reportages) pour explorer l’espace de la domination coloniale, en Palestine comme au Liban. Son nouveau film, With Hasan in Gaza, trouve cette fois sa forme dans un montage d’archives personnelles, ancrées dans le territoire de la bande de Gaza. Emprisonné lors de la première Intifada en 1989, Aljafari retourne à Gaza douze ans après, à la recherche d’un de ses anciens codétenus. Muni d’un petit caméscope, il arpente les lieux avec Hasan, un guide local. Deux décennies plus tard, le cinéaste assemble ses trois cassettes pour restituer le récit de ce voyage à travers des images du quotidien, de déplacements et de rencontres. Le début du film coïncide avec l’entrée dans la ville de Gaza, irrémédiablement précédée par un checkpoint. La première image est ainsi celle d’un no man’s land militarisé, fait de béton et de barbelés. Lui succèdent pourtant des scènes ordinaires : des enfants jouant sur la plage, des courses au marché, mais aussi des détours imposés par la présence des colonies israéliennes. Volontairement brut, dans la continuité expérimentale du travail d’Aljafari, le film poursuit sa réflexion sur la mémoire comme espace de lutte.
Le cinéaste choisit la forme du documentaire déambulatoire : la recherche de l’ancien prisonnier devient progressivement un road trip, affranchi des codes classiques du genre. Ni voix off ni structure narrative explicative ne viennent guider le regard du ou de la spectateur·rice. Seuls quelques textes apparaissent ponctuellement à l’écran pour rappeler le motif initial du voyage. En refusant la logique du documentaire construit autour d’un événement clairement identifié, With Hasan in Gaza laisse affleurer, au fil des déplacements, tout ce qui compose une existence sous régime colonial. De l’insouciance des enfants à l’inquiétude des adultes, la peur et la colère circulent entre les visages et les situations. Certains hommes fuient la caméra, craignant d’être filmés ; à l’inverse, plusieurs femmes exhortent Aljafari à documenter les destructions et dénoncent la violence des bombardements. Les enfants, eux, réclament d’être filmés. L’existence palestinienne se dessine alors moins comme un discours que comme une présence. C’est là que réside la force du film : en écartant l’ambition totalisante d’un documentaire qui prétendrait raconter Gaza dans son ensemble, Aljafari restitue la complexité des vies qui l’habitent. La caméra portée, avec son instabilité, ses tremblements et ses hors-champs, rend aux Palestinien·nes une humanité qui leur est si souvent refusée dans les représentations médiatiques. Si Hasan agit comme un guide fournissant des données concrètes et pratiques sur le territoire, le film donne surtout accès à ce qui échappe habituellement aux statistiques et aux récits géopolitiques : les gestes du quotidien, les moments d’attente, mais aussi les formes discrètes de poésie et de résistance qui traversent les images.

[Kamal Aljafari Productions]
En 2025, la sortie du film et le visionnage de ces images prennent nécessairement une dimension particulière. Depuis plus de deux ans, les images d’anéantissement de Gaza se déversent presque sans interruption sur les écrans de télévision et de téléphone. Si le besoin d’informer demeure vital, l’absence de contextualisation et, disons-le, d’humanité dans une partie du traitement médiatique du génocide, produit irrémédiablement de la sidération. Les images les plus violentes ont été vues, répétées, absorbées jusqu’à l’épuisement. With Hasan in Gaza interroge alors aussi notre manière de regarder. Dans une scène nocturne, Hasan demande au réalisateur de guetter, à la fenêtre, les missiles qui tombent. Là où notre regard contemporain semble s’être « habitué » à la prolifération de ces images et à la déshumanisation qu’elles peuvent engendrer, l’attente devient ici insupportable. Filmées en 2001, ces images portent désormais en elles une forme de fatalité. Vingt-cinq ans plus tard, elles apparaissent comme les traces d’un monde que la domination coloniale cherche obstinément à effacer. La tragédie palestinienne prend alors une tonalité mélancolique : il est impossible de regarder ces images sans se demander ce qu’il en reste aujourd’hui. La recherche de l’ancien codétenu, dont le sort reste inconnu, participe à la dénonciation de la menace existentielle qui plane, et en révèle l’absurdité ; la disparition est partout.
Depuis la banquette arrière de la voiture d’Hasan, Aljafari filme les paysages qui défilent tandis que montent les sons du quotidien : sirènes, bribes de conversations, musique. Dans un film au montage très minimal, le travail sonore constitue l’un des rares gestes explicites de recomposition. D’abord diffusée depuis la radio, une chanson d’amour déborde progressivement sur d’autres images et devient une déclaration adressée au territoire lui-même. Les sous-titres en soulignent la mélancolie : « My love / I want us to go back in time ». Mais la chanson dit aussi « I call for you from the exiles of the Earth », faisant écho à la mention d’un livre donné aux prisonniers par un humanitaire : Les damnés de la terre de Fanon. La toute fin du film n’offre pas de résolution, ni historique ni personnelle, quant au co-détenu recherché par Aljafari. Sur plusieurs fonds noirs, des phrases en arabe se superposent sans jamais totalement se dissiper. L’écran devient alors un véritable palimpseste visuel, où les témoignages persistent malgré leur disparition annoncée. Aljafari achève ainsi sa réflexion mémorielle en lui donnant une portée profondément politique : celle d’un cinéma qui tente, face à l’effacement, de préserver des traces.
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