
Nous honorons les riches parce qu’extérieurement ils ont la liberté,
le pouvoir et la grâce que nous sentons être le propre de l’homme,
le propre de nous-mêmes.
― Ralph Waldo Emerson, Histoire
Quand Miranda Priestly (Meryl Streep) prend l’avion, et qu’elle apprend que le nouveau propriétaire de son magazine Runway ne paie plus pour la première classe, elle se retrouve avec les « pauvres ». Dans une allée encombrée, une section ne servant pas de champagne, à côté d’un homme en surpoids engouffrant un sandwich dégoulinant : « Pourquoi supporte-t-elle ça ? », s’exclame son assistante Andy (Anne Hathaway), horrifiée à la vue de sa patronne devant subir ce sort choquant. Il pourrait y avoir une touche d’humour ici, si on sentait qu’on se moque des deux protagonistes en leur offrant une parodie de leur pire cauchemar, mais la mise en scène nous place franchement de leur côté, pour mieux relever la dignité de Miranda et son stoïcisme dans cette situation humiliante.
Cette courte scène nous dit tout ce qu’il y a à savoir sur The Devil Wears Prada 2, sur son point de vue insulaire, son amour de la richesse, et en même temps sur la condescendance, voire le mépris, qui découle de cette posture, par laquelle l’ordinaire ne peut être représenté qu’à travers une caricature grossophobe. C’est le genre de film où notre héroïne critique le projet d’un promoteur immobilier (Patrick Brammall) qui achète des édifices historiques à New York pour les transformer en condos opulents, mais qui tombe aussitôt amoureuse de lui et achète un de ses logements. Le genre de film qui porte sur l’intégrité journalistique, mais dans lequel la même héroïne va consacrer son temps à sauver un magazine de mode du scandale qui l’atteint lorsqu’on découvre qu’il a fait de la publicité pour une marque utilisant des sweatshops.
Si, dans le premier film, Andy apparaissait comme un personnage complexe, qui se retrouvait à Runway par nécessité et qui réussissait à s’y épanouir malgré (ou grâce à) sa patronne tyrannique, elle n’est plus maintenant qu’un paquet de contradictions. Elle est devenue journaliste, le film s’ouvrant lorsqu’elle et ses collègues se font renvoyer au moment où elle monte sur scène pour recevoir un prix honorifique. Les propriétaires de Runway l’engagent pour revamper leur équipe éditoriale, mais aussitôt qu’elle arrive dans les locaux de son ancien employeur, Andy semble perdre toute l’indépendance et l’esprit critique que suggéraient les premières minutes : elle veut encore plaire à Miranda, chercher son approbation en exécutant ses demandes impossibles. La logique du sequel prime sur la cohérence narrative, les vieilles dynamiques reprennent pour que l’on puisse repasser à travers les scènes aimées, avec quelques touches pour ne pas oublier que nous sommes en 2026. Entre autres, une nouvelle assistante (Simone Ashley) qui fait taire sa patronne quand elle est sur le point de dire des choses aujourd’hui inacceptables.
Peu importe l’impression de surplace, nous sommes théoriquement là pour la nostalgie, quoique je n’aie jamais été amateur de l’original. Au-delà des stéréotypes de genre, de l’humour grossophobe et de la façon pernicieuse de cautionner des milieux de travail toxiques, il y a surtout le fait que les quelques répliques jouissives de méchanceté sont trop éparpillées pour chasser l’ennui. À le revoir aujourd’hui, il reste un certain plaisir devant une formule presque disparue, le duel entre une star naissante et une autre bien établie, avec des personnages secondaires sympathiques tenus par une nouvelle venue (Emily Blunt) et un interprète chevronné (Stanley Tucci). Impensable de nos jours, sauf sous la forme d’une suite, où l’important est moins les retrouvailles avec ces interprètes que la marque de commerce sur laquelle capitaliser. Ça peut toujours marcher, comme pour Freakier Friday (2025), mais, par son sujet même, The Devil Wears Prada 2 se trouve dans une position de départ plus périlleuse : à une époque où une bonne partie de la production cinématographique et télévisuelle propose des récits à la eat the rich, comment éveiller notre complicité envers un milieu qui se définit par l’opulence et l’ostentation ? La solution est simple : avoir un ennemi plus détestable, dans la figure des tech bros (B.J. Novak et Justin Théroux) qui brandissent la menace de l’intelligence artificielle.


:: Emily Blunt (Emily Charlton) // Meryl Streep (Miranda Priestly) et Stanley Tucci (Nigel Kipling) [Wendy Finerman Productions]
L’idée permet d’articuler le passage d’une méthode de travail à une autre, d’une gestion ancrée dans des valeurs éthiques (la cruauté et les requêtes perfectionnistes de Miranda sont justifiées par la respectabilité de sa revue, par la justesse de son goût artistique, par son dévouement à une passion sincère), à une vision plus moderne représentée par ces gestionnaires masculins qui n’ont aucun intérêt pour un magazine comme Runway. Ils veulent le prestige, la fortune, mais à moindre prix, et leur indifférence envers les personnes qui font rouler l’entreprise est encore plus terrible que l’autoritarisme de Miranda (elle insulte ses employé·e·s, mais au moins, elle les garde à son emploi). Si cette prémisse est porteuse, le film en extrait peu tant il reste tiraillé par des contradictions qu’il n’essaie jamais de penser ni de résoudre, comme celles entourant Andy. Les personnages s’efforcent de préserver Runway, ce qui est surtout une façon de veiller à notre nostalgie, mais celle-ci se heurte à une mise en scène qui peine à renouer avec le classicisme imité.
Ces maladresses se font surtout visibles dans le discours implicite sur les stars, rejouant celui de l’œuvre originale : « Oh, don't be silly—everyone wants this. Everyone wants to be us », dit Miranda dans le premier film, un commentaire renvoyant avant tout aux deux actrices. Les stars comme des modèles, des idéaux, c’est la leçon que Streep léguait à Hathaway, alors une étoile montante, pour conclure le conte moral que forment ses premiers films : dans The Princess Diaries (2001), elle accepte son statut de noblesse, dans Ella Enchanted (2004), elle se défait de la malédiction de l’obéissance, et dans The Devil Wears Prada, elle apprivoise son goût du luxe et son autonomie. Le film n’arrive pas tout à fait à bien nouer ces fils (le propos facile sur la superficialité de la mode empêche de voir une intelligence et une affirmation de soi dans les choix vestimentaires), mais l’idée est là. Et « les gens veulent être comme nous », c’est aussi, implicitement, l’énonciation d’une responsabilité, celle d’être digne de cette attention, de se présenter tel un modèle inspirant — d’ailleurs, après cette réplique, Miranda sort de sa voiture pour aller briller sous le regard des photographes. C’est ce type de discours qui résonne avec la citation d’Emerson en exergue : il suffit de remplacer « riches » par « stars », mais cela va ensemble. Les stars peuvent être le « propre de nous-mêmes » parce qu’elles ont le loisir de s’y affairer, pendant que nous sommes pris·e·s dans nos préoccupations matérielles et que des problèmes plus immédiats, comme payer un loyer, peuvent entraver la vénérable entreprise du perfectionnisme moral.

:: Meryl Streep (Miranda Priestly) (Photo : © Macall Polay / 20th Century Studios.)
Mais soyons honnêtes : à une époque où les riches sont représentés par des Elon Musk et des Donald Trump, où le faste n’est plus associé qu’à la décadence et la vulgarité, la citation d’Emerson apparaît parfaitement ridicule et indécente. C’est en partie le propos de The Devil Wears Prada 2, à travers le combat de Miranda pour survivre aux tech bros : elle incarne une richesse d’un autre temps, ou plutôt une perception désuète de la richesse. Celle que l’on peut rapprocher de l’esprit d’Emerson, mais aussi de celui des stars, car il faut comprendre que ce sont bien elles, plus que les personnages, qui se voient menacées par les changements d’une industrie. Tout cela pourrait être réjouissant, une forme de résistance devant l’état du contemporain, mais comment être convaincu par un tel film ? Je ne saurais dire pourquoi ce genre de production n’arrive plus à m’enthousiasmer, alors que c’est exactement le type de discours réflexif que j’aimais déceler et valoriser à Hollywood il n’y a pas si longtemps. Peut-être est-ce parce que les contradictions sont trop grosses, peut-être parce que la condescendance de certains personnages est pour le moins désagréable, peut-être parce que l’image d’Hathaway est beaucoup moins complexe aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2006 (on a peu su comment l’utiliser depuis), peut-être parce que Disney reprend ce qui était originellement une production de la Fox et que la compagnie est mal placée pour dénoncer les acquisitions dommageables. Ou peut-être parce que l’hypocrisie est immanquable, comme dans tous ces eat the rich, d’ailleurs : j’ai l’impression qu’Hollywood ne sait plus se mettre à la hauteur de son public, prendre en charge ses aspirations et ses rêves, et que la seule formule exploitable est l’autocaricature pour au moins offrir un peu de catharsis. Mais difficile de ne pas sentir que la fascination devant la richesse (qui s’accompagne d’une incapacité à représenter les classes sociales) est beaucoup plus forte que le semblant de critique.
D’où l’importance de la performance de Streep, à laquelle je devrais sans doute accorder plus d’attention : son personnage perd de sa verve, parfois il est à peine reconnaissable, mais cela révèle une fragilité nouvelle, une lassitude plutôt émouvante, du moment qu’on la déplace de Miranda vers son actrice. C’est la fatigue de celle qui en a vu d’autres, qui a déjà affronté maintes fois la médiocrité de son milieu, et qui pourtant, conserve sa majesté en toutes circonstances et refuse de laisser sa place. La scène dans l’avion pourrait se lire sous cet angle, si elle n’était pas aussi une insulte au public, mais c’est justement l’intérêt de l’interprétation de Streep, comme une façade bien maintenue malgré le film autour. Ou comme une manière de continuer à nous inspirer en restant fidèle à ce qu’il y avait de plus beau dans ce cinéma d’un autre temps.
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