
L’introduction de P.J. Waters (Harvey Keitel) se fait au son de Neil Diamond : dans un aéroport, il marche avec confiance, portant fièrement ses bottes de cowboy et ses lunettes de soleil. Il s’avance comme un dieu à travers une foule qui s’ouvre devant lui pour le laisser s’approcher des chariots à bagages coincés les uns dans les autres. D’un geste habile, il libère le premier panier et l’envoie valser souplement vers une femme qui attendait en retrait, ébahie devant ce tour de magie. La scène est plutôt étonnante de la part d’une cinéaste associée au mélodrame furieux de The Piano (1993), mais le ridicule est parfaitement assumé : il exprime celui d’un homme arrogant dans sa masculinité, aveugle sur son propre esprit. « And I am lost and I can’t even say why », chante Diamond, la musique anticipant ce que le personnage devra découvrir sur lui-même.
Ruth (Kate Winslet), de son côté, est associée à Alanis Morissette, qu’elle entonne à tue-tête dans sa voiture. Habillée d’un sari blanc, signifiant son appartenance à un culte indien, elle est saisie elle aussi par une image contradictoire : ses vêtements signalent un asservissement et la musique, une émancipation féministe. Une stratégie inverse par rapport à l’apparition de P.J., pour qui l’accoutrement de cowboy exprimait la liberté, et la bande sonore une perte de soi. You Oughta Know, une accusation contre un ex-amant, annonce également le récit à venir, la relation qui se développera entre Ruth et P.J. L’idée n’est pas subtile : c’est lui qui vient la déprogrammer pour la sortir d’un endoctrinement sectaire, et c’est elle qui finit par lui tenir tête pour le renvoyer à sa misogynie. Mais on n’a pas toujours besoin de subtilité, surtout quand nous sommes devant une œuvre aussi étrange proposant une idée très forte : confronter un acteur associé à des cinéastes machos à l’interprète féminine du moment, fraîchement sortie du succès immense de Titanic (1997), comme pour déconstruire la posture de ce cinéma d’auteur hautement masculin.
Pourtant, au sein de l’œuvre de Jane Campion, Holy Smoke n’a pas très bonne réputation. Il est vrai que le film est empli de maladresses, à commencer par un ton incertain, oscillant entre le burlesque et le drame psychologique. Le début commet peut-être les pires fautes : les images de l’Inde respirent l’exotisme et la xénophobie, et même si la mise en scène veut ainsi emprunter la perspective de la mère de Ruth, qui vient « sauver » sa fille qui a été « volée » par ces étranger·ère·s à la culture effrayante, l’effet demeure douteux. Heureusement, la séquence est courte, et le scénario (coécrit par Campion et sa sœur Anna) parvient au moins à clarifier l’intention, le culte dans lequel s’enrôle Ruth, avec son gourou qui marie toutes ses suivantes, servant de miroir à P.J., comme deux formes de patriarcat qui se répondent. Ce lien vient complexifier la vision de l’Inde, en suggérant que les parents de Ruth devraient peut-être se méfier aussi de l’homme qu’iels embauchent pour aider leur fille.

:: Kate Winslet (Ruth) [Miramax]
Le film finit par trouver son erre d’aller lorsque Ruth et P.J. sont réuni·e·s dans une maison enfouie dans le désert, ce qui laisse place à une confrontation entre deux interprètes extraordinaires. Winslet se montre arrogante et frondeuse, pour répliquer à la sagesse condescendante de son vis-à-vis, mais aussi vulnérable, quand son personnage perd ses convictions et qu’elle laisse filtrer sa détresse. Et si elle doit d’abord être brisée, pour abandonner sa foi envers le culte, c’est pour retrouver une autre forme de confiance, par son désir envers P.J. Comme à son habitude, Campion met en valeur le plaisir féminin et une agentivité qui passe par la sexualité. En même temps, la dynamique entre les protagonistes ouvre la porte à ce que l’autrice explorera de façon plus frontale dans son film suivant, In the Cut (2003), soit le danger du désir pour une femme hétérosexuelle qui navigue dans un monde où la masculinité est synonyme de violence. Mais le récit se dirige vers une déconstruction de P.J., Campion poursuivant une étude sur l’image de Keitel qu’elle avait amorcée dans The Piano, où il jouait l’amant sensible, un personnage à des lieux de ceux qu’il a incarné chez Scorsese, Tarantino ou Ferrara. Cette fois, Keitel évolue de la virilité confiante à l’obsession désespérée, et son personnage finit avec du rouge à lèvres, vêtu d’une robe écarlate, défait et en pleurs, écrasé sur le sol désertique. Il se prosterne devant Ruth, jusqu’à l’halluciner comme une sorte de déesse qui se profile à l’horizon, une image qui parachève les inversions que travaille tout le film, du cowboy à la drag, et de la cultiste à l’objet de culte.
Au-delà de la dimension symbolique, Campion travaille habilement avec sa star féminine : Kate Winslet, qui provoque la fin d'un monde par son amour illicite dans Titanic ; qui récite par cœur les sonnets de Shakespeare sur l’amour et qui refuse les conventions pour mieux être à la hauteur de ses émotions passionnées dans Sense and Sensibility (1995) ; qui résiste à l’oubli et fait crouler l’esprit d’un homme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004)… C’est encore cette idée qui est au cœur d’Holy Smoke, et dans cette finale qui joue sur l’association entre le culte, le divin et la star, avec cet homme prostré devant Winslet comme un fan maladif. P.J. cherche à dominer Ruth, à la contrôler comme si c’était un autre chariot à bagages, Campion renvoyant le personnage à son impuissance en le confrontant à l’insaisissable, à une féminité qui ne peut être pour lui qu’un mystère lointain. Mais il serait un peu simpliste de n’y voir qu’un renversement de pouvoir : il s’agit aussi de deux individus qui s’ouvrent l’un à l’autre, qui dévoilent leur fragilité, et qui, chacun à leur façon, perdent leurs repères lorsqu’iels découvrent qu’iels sont tombé·e·s en amour avec un mirage pour échapper à leur solitude.
Ce dernier point explique sans doute pourquoi Campion est allé chercher Angelo Badalamenti, un compositeur associé à David Lynch, comme pour marquer que nous sommes dans le registre du désir, voire du fantasme (l’image du feu, autre référent lynchéen, est d’ailleurs centrale dès le titre). Cette musique envoûtante, la caméra sensuelle de Campion et la direction photo somptueuse de Dion Beebe, tout participe à créer une atmosphère singulière, qui reste dans un mode réaliste, mais en essayant de faire sentir les courants souterrains qui traversent ces personnages — et parfois, malheureusement, en utilisant les pires effets visuels de l’époque. Il en résulte une œuvre certes inégale, entachée de surcroît par un épilogue si décalé de ce qui précède qu’il semble avoir été plaqué par les producteurs. Mais cela participe aussi au charme étrange et à la beauté de ce film encore unique dans la carrière de Campion.
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