
Adapté de l’autobiographie de l’écrivaine Janet Frame, An Angel at My Table retrace le parcours initiatique d’une autrice dont la vie est marquée par le deuil et la violence masculine, mais aussi par une passion viscérale pour la littérature. Issue d’une famille rurale pauvre de Nouvelle-Zélande, marquée par la précarité, l’alcoolisme paternel et la mort prématurée de deux de ses sœurs, Janet trouve dans les livres un refuge qui devient peu à peu une vocation. Le film démontre son intelligence et sa virtuosité dans la justesse avec laquelle il dépeint la complexité de l’existence d’une femme dans les années 1950. Les livres sont un exemple particulièrement révélateur de la position d’entre-deux qu’occupe la protagoniste : s’ils constituent un sanctuaire, ils peuvent aussi devenir un instrument de condamnation. Diagnostiquée schizophrène après une tentative de suicide, Janet lit avec ses sœurs la définition du mot dans le dictionnaire. Le verdict paraît sans appel : « une détérioration mentale graduelle et sans remède ». Après huit années d’institution psychiatrique et des centaines d’électrochocs, c’est finalement la reconnaissance de ses talents d’écrivaine qui lui permettront d’échapper à la lobotomie. Pour son troisième long métrage, Jane Campion évite toute caricature et signe un biopic où la dramatisation n’enferme jamais son héroïne. Trois ans avant The Piano (1993), qui lui vaudra la première Palme d’or décernée à une réalisatrice, elle explore déjà avec une remarquable acuité les ressorts du genre dramatique pour interroger le silence et l’intimité des femmes.
Le film se structure en trois parties, chacune traversée par un double mouvement : un élan vers l’émancipation, suivi d’une forme de chute. Une impression de malédiction semble ainsi planer sur le récit, comme si toute possibilité de bonheur pouvait être balayée en un instant. Dans les premier et dernier chapitres, c’est le deuil qui vient briser l’énergie vitale de Janet. Dans la section centrale, l’hospitalisation indue qu’elle subit l’enferme dans la détresse. Bien qu’elle occupe le centre du film, cette période n’est jamais traitée comme la description d’un sujet schizophrène, mais comme une démonstration de la domination masculine qui alimente la machine psychiatrique : l’émancipation de l’héroïne par la consignation écrite de ses traumatismes devient suspecte, interprétée comme le symptôme d’une folie féminine. Les hommes qui entourent Janet la persuadent peu à peu de son propre dérèglement, jusqu’à l’enfermement. Ce sont ensuite les conditions inhumaines de cet enfermement qui la conduisent au bord de l’aliénation. Campion construit ainsi un récit qui expose les mécanismes de la pathologisation sans condamner son héroïne à une identité psychiatrique figée. Pour sortir de l’institution, Janet n’a d’autre recours que d’écrire son histoire. Quelques jours après lui avoir annoncé qu’elle subirait une lobotomie, le médecin annule l’opération lorsqu’il apprend qu’elle a remporté un prix littéraire. Le geste de la cinéaste fait écho à celui de son personnage ; en exposant la fabrique patriarcale de la pathologisation de la folie, elle libère Janet d’un récit qui ferait de l’internement le point culminant du film, comme de l’existence. Pour comprendre les racines de sa détresse, il faut se tourner vers l’enfance et l’âge adulte, marqués par des pertes successives. Sans réduire son état à une cause unique, le film montre comment ces traumatismes la plongent dans une solitude profonde et une introversion qui la rendent socialement inadaptée. Plus tard, devenue écrivaine reconnue, Janet tente d’adresser la parole à un homme rencontré dans un café en Espagne. Entouré de ses ami·e·s, celui-ci l’ignore. Mal à l’aise, Janet part en manquant de renverser une table, et la caméra la regarde s’éloigner, tandis qu’un homme dans le groupe murmure : « C’est incroyable, je ne savais pas qu’il y avait des gens comme ça… elle est tellement, tellement nerveuse. » Le plan suivant montre ses bagages remplis de livres, filmés depuis l’arrière d’un camion sur une route surplombant la mer. Campion dévoile alors simultanément ce qui isole Janet et de ce qui la sauve : l’indifférence et le jugement d’un côté, le voyage et la littérature de l’autre. Nous sommes témoins de la blessure comme de la réparation.

:: Kerry Fox (Janet Frame) [Hibiscus Films]
La puissance du film tient également à l’écriture du rôle et à son interprétation. Kerry Fox, qui incarne Janet adulte, transmet une nervosité sans jamais céder aux clichés associés à la représentation de la folie féminine. Si son corps tremble parfois, c’est avant tout une tristesse persistante qui habite son regard. Les déconvenues qui succèdent aux élans d’enthousiasme s’inscrivent dans ses gestes et ses silences : son visage devient le lieu où se lisent la peur et l’épuisement d’une vie jalonnée d’épreuves. La justesse de l’interprétation sert le traitement de la tristesse comme émotion centrale et déclencheuse ; là où la médecine des années 1950 trouve tous les prétextes pour enfermer les femmes, Janet se bat pour trouver des réponses sur les origines de sa dépression. An Angel at My Table, en tant que récit d’errance et de recherche de diagnostic, s’inscrit ainsi dans une histoire féministe de réappropriation du récit de soi. Dans La femme qui tremble : une histoire de mes nerfs, l’autrice américaine Siri Hustvedt cherche la cause de tremblements inexpliqués survenus après la mort de son père. Elle tente de comprendre ce qui lie les femmes qui se mettent à trembler ou dont les nerfs semblent hors de contrôle : « Nous pourrions avoir quelque chose en commun : un problème de chagrin »[1], déclare-t-elle. Si Campion distille ce chagrin dans son film, elle offre aussi une complexité à son personnage en refusant de la réduire à cette seule émotion. La cinéaste ne se contente pas de représenter une écrivaine : elle multiplie les plans de lecture et d’écriture, comme pour affirmer son agentivité et l’incarner. Sur le seuil d’une cabane, dans une chambre minuscule, face à la mer ou même à l’hôpital psychiatrique, Janet écrit sans relâche, malgré les tortures et les humiliations.
Après un long voyage émancipateur en Europe, elle rentre finalement en Nouvelle-Zélande. Entre la mort de son père et la reconnaissance locale de son œuvre, elle se voit encore une fois déchirée. Ce n’est pourtant pas un retour à la case départ qui annulerait son émancipation. Au tout début du film, Janet, enfant, observe le paysage défiler depuis le train. L’objectif se positionne dans le creux de ses mains et nous donne accès à un regard partiel, comme effrayé par ce qu’il pourrait rencontrer. Devenue adulte et rentrée chez elle, Janet nous apparait pour ce qu’elle est : une artiste qui écrit. Campion achève son film en alternant les plans de la jeune femme au-dessus de sa dactylo avec des images du texte qui se compose. Les mots inscrits prennent toute la place de l’image, et sont doublés de la voix de Janet : « L’herbe, le vent, les sapins et la mer disent chut chut chut. » Un sourire se dessine alors sur son visage : enfin, l’appel au silence n’est plus une condamnation.
[1]Cité dans Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée - Comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes (Paris: Éditions La Découverte, 2025), 332
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