
Nirvanna the Band the Show the Movie de Matt Johnson, coécrit avec Jay McCarrol, prolonge l’univers déjà exploré dans leur série homonyme, autoproduite en ligne entre 2007 et 2009, puis diffusée en 2017 sur Viceland. Le film radicalise ce qui faisait la singularité de cette série, bricolée, irrévérencieuse, fondatrice dans le parcours de Johnson, tout en assouvissant le fantasme de pasticher une autre œuvre culte de leur jeunesse, Back to the Future de Robert Zemeckis (1985).
Au départ, la série Nirvanna the Band the Show se distinguait par sa liberté de ton et son étrangeté formelle. Née de l’amitié entre Johnson et McCarrol, elle s’inscrit dans la tradition du documenteur, construite comme un ovni comique à mi-chemin entre le canular méta-théâtral et la déclaration d’amour maladroite à la culture populaire. En ce sens, le film comme la série se mettent en scène dans une forme d’autoréflexivité où la fiction révèle ses propres ficelles. Hybride par ce mélange de formes — faux documentaire, sketchs burlesques, caméra cachée, vlog artisanal, fiction improvisée — l’œuvre ne tient jamais dans une case.
Dans la série initiale, les deux amis cherchaient à convaincre le Rivoli, salle mythique de Toronto, de les programmer pour un concert avec leur band du nom de Nirvanna (avec deux « n »). Déjà, c’est une forme de déclaration de l’absurde. Une obsession qui donne lieu, tout au long de ses seize épisodes, à une suite de projets foireux et ingénieux. Dans le long métrage, qui se déroule dix-sept ans plus tard, les deux comparses poursuivent le même objectif, devenu avec le temps à la fois dérisoire et sacré.
Leur obsession de jouer au Rivoli se traduit par des opérations épiques dans la série de 2008, comme ce moment où ils tentent de suspendre une gigantesque banderole sur Queen Street West. Dans le film de 2025, ce principe s’amplifie. Matt et Jay envisagent de sauter en parachute depuis le sommet de la tour du CN, pour atterrir au milieu du Rogers Centre, dans une cascade à la fois démente et désespérée, dont l’issue reste suspendue.
Une série d’événements les propulsent accidentellement en 2008 via un voyage temporel où la DeLorean de « Doc » Emmett Brown est remplacée par un Winnebago déglingué, dopé à la boisson Orbitz, disparue depuis la fin des années 1990. Ce choix dénote un art de la trouvaille improbable, typique de Johnson, qui prouve encore une fois son génie à exhumer des fragments de culture populaire pour en faire des moteurs narratifs inattendus, comme cet hommage détourné à Back to the Future, après avoir rêvé de l’alunissage (Operation Avalanche, 2016) et exploré l’histoire de la téléphonie cellulaire (BlackBerry, 2023) à travers sa filmographie.
Qualifier le travail de Johnson de punk n’est pas une formule creuse puisqu'il détourne les perspectives, tourne sans autorisation, compose avec les contraintes. Il travaille avec ses ami·e·s, sans trop de moyens, développant une esthétique de la ruse et de la contre-culture DIY. Le cinéma de Johnson ne mise pas sur un style, mais sur une manière de refuser les formats attendus, de produire du trouble au cœur du rire. De revisiter les classiques, les interdits et les thèmes oubliés.
L’insolence du film ne relève pas du coup d’éclat, mais d’un positionnement esthétique souterrain, stratégique et subtilement discordant. Johnson n’impose pas une vision, il infiltre le réel, s’y insinue par les marges. Il ne provoque pas, il dérègle. Avec Nirvanna the Band the Show the Movie, il manipule le temps lui-même, croisant juillet 2008 et juillet 2025 dans une boucle fragile où les archives deviennent matière vivante. Se filmant à vingt ans d’intervalle, il réactive ses bandes comme un artisan du montage, brouillant fiction et mémoire.

:: Matt Johnson (Matt) et Jay McCarrol (Jay) [Zapruder Films]
Pour ancrer le public dans une version recomposée de 2008, le film truffe sa reconstitution de microréférences dissonantes. On y voit, non sans ironie, Matt et Jay assister à une projection de The Hangover (Todd Phillips, 2009), un an avant sa sortie : un anachronisme sans doute délibéré, qui joue sur la fausse précision de la mémoire. Car à quoi ressemble un retour en 2008, sinon à une confusion d’impressions, de films mal datés, de répliques enterrées ? On pense notamment à une blague reposant sur une insulte ouvertement homophobe, emblématique d’un humour racé présent à cette époque. S’ajoute la une d’un journal dédiée à Bill Cosby, alors encore perçu comme une icône télévisuelle. Derrière chaque sujet de ce retour dans le passé, Johnson vient souligner, avec humour noir et non sans grincement de dents, qu’il s’agit d’une ère révolue en tous points.
Dans le film, le panneau publicitaire d’un appareil BlackBerry aperçu en 2008 agit comme un repère discret entre deux œuvres, deux temporalités de la carrière du cinéaste. En écho au succès critique de BlackBerry, qui aurait pu le propulser vers un cinéma plus institutionnel, ce retour en arrière, par la forme modeste du film à sketchs, devient un acte de fidélité à un genre et à une éthique, celle de l’échec mis en scène, de la tentative relancée sans fin. C’est aussi une manière de réhabiliter un gisement d’archives tournées sur près de deux décennies, souvent improvisées, que Johnson ne recycle pas, mais recompose. On ne parle pas d’une redite, mais d’une révélation.
Le réalisateur retourne en toute liberté à son chaos premier. Et dans ce refus du prestige se niche une manière rusée de manipuler la culture populaire. Il reproduit ainsi un mégasuccès américain, en dialogue avec un avocat, non pour éviter les procès, mais pour jouer avec les limites, et faire de l’appareil juridique un moteur créatif. En invoquant le fair use et les exceptions consenties aux parodies/pastiches, les cadres légaux lui permettant un usage limité d’une œuvre sans autorisation. Johnson est passé maître dans l’art de naviguer aux frontières de la légalité, de manigancer pour filmer dans des lieux contrôlés sans autorisation (la NASA, la tour du CN). Ses films sont toujours borderline, et c’est ce qui fait tant sourire. Même les scènes les plus folles, comme celle où Matt lance une corde depuis le sommet du paratonnerre de la tour du CN, obéissent à cette logique. Le réalisateur filme ce qu’il peut, sur les plateformes autorisées, puis recrée le reste par collages, raccords, effets visuels minimalistes. Ce n’est pas de l’illusion numérique, c’est de l’ingéniosité artisanale. Un jeu avec le réel, dont les spectateur·ice·s deviennent complices.
Les trucages du film sont pensés pour produire du doute. Johnson mêle des images tournées à des plans captés en mode « guérilla ». Les scènes extrêmes comme le saut en parachute ont été conçues pour fonctionner dans les interstices en angles larges, avec des flous dans le mouvement et une faible résolution. Autant de ruses qui permettent à l’incrustation numérique de passer inaperçue. Ce n’est pas du spectaculaire, c’est du faux crédible, emblématique du flottement entre réel et simulé qui caractérise son cinéma.
Ce que l’auteur construit, c’est un moment d’ambiguïté, de décalage, de légèreté grave. Et ce qui reste, c’est une fidélité profonde, pas au récit ni à la réussite, mais à une amitié fondatrice, à un public conquis à force de vertiges. Nirvanna the Band the Show the Movie ne célèbre pas un triomphe, il raconte un entêtement, celui de deux amis qui n’ont jamais su jouer, non faute d’essayer, mais qui restent cohérents l’un pour l’autre dans l’univers incertain dans lequel ils évoluent. Ainsi, le film est une virée bancale pleine de rires, de remords et de regrets — qui seront ou non récupérés dans le temps. Si le vieux van n’arrive jamais vraiment à destination, l’important, c’est le voyage.
7 |
![]() |
envoyer par courriel |
| imprimer | Tweet |
