
Avec Nino, la réalisatrice Pauline Loquès braque son objectif sur l’étoile montante (voire désormais montée) Théodore Pellerin pour raconter l’histoire d’un jeune homme qui, à l’aube de la trentaine, apprend qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. C’est même directement dans le bureau de la médecin que nous voyons Nino pour la première fois, tandis qu’il encaisse cette annonce, qu’on l’assure qu’il est prioritaire et devra rapidement commencer la chimiothérapie. Nous sommes vendredi : les séances débutent lundi.
Entre les deux, la caméra, et nous avec elle, ne quittera plus Nino : du laboratoire de fertilité où il doit déposer un échantillon de sperme avant son traitement pour espérer un jour devenir père, on le suit jusqu’à son appartement parisien. Nous n’en connaitrons pas l’intérieur, puisque Nino a égaré ses clés et que le concierge de l’immeuble est absent. Commence une longue errance qui le mène du domicile de sa mère (incroyable Jeanne Balibar) jusqu’au logement d’une connaissance du lycée perdue de vue, en passant par l’immeuble de son ex-copine, l’appartement bondé de son meilleur ami, et même les douches d’un bain public. À croire que Nino a besoin, le temps d’un weekend, de laisser la réalité de l’annonce sur le palier, de rester avec elle sur le seuil, histoire de suspendre un moment le déroulé de sa vie face à l’épreuve à venir.
La seule façon de regarder Nino sans penser à Cléo de 5 à 7, c’est de ne pas connaître le film de Varda. Sorti en 1962, il suivait pendant deux heures une chanteuse un peu vaniteuse et très vive attendant les résultats médicaux lui révélant si elle est atteinte ou non d’un cancer du sein. Pendant ce délai où elle doit patienter, Cléo annonce (parfois avec un certain goût du mélodrame, parfois avec une grande désinvolture) son malheur à divers membres de son entourage, qui réagissent tour à tour de manière frivole, inquiète, maternelle, angoissée, maladroite. C’est finalement auprès d’un jeune soldat inconnu qu’elle apprendra le verdict médical et trouvera du réconfort — à moins que ce soit le soulagement grisant d’être libérée de sa propre image qui l’aide à y accéder. Cléo est malade, c’est désormais sûr ; mais étrangement la vie est vivante, la rencontre possible, et le destin toujours incertain.
On retrouve dans Nino un même nœud narratif, ainsi qu’un dispositif temporel similaire (quoiqu’étiré plus longuement). Mais le film de Loquès est moins une reprise de Varda qu’une citation, voire une question lancée à son cinéma ainsi qu’au réel : quels basculements existentiels et relationnels la maladie fait-elle surgir ? Qu’est-ce que cette interruption du cours normal des choses vient révéler sur la normalité des choses ? Alors que Varda répondait en délivrant Cléo de ses obligations sociales, éternellement superficielles et insatisfaisantes, Loquès nous montre un personnage avide de les réinventer sans soif de spectaculaire.
Si la question n’est pas inédite, donc, elle est néanmoins posée dans Nino avec une tendresse, une gracilité et un humour dont je suis rarement témoin lorsque je me rends au cinéma ces dernières années. Peut-être cette douceur sans mièvrerie est-elle imputable au talent des acteur·ice·s, dont les dialogues sont d’une crédibilité désarmante — et c’est tant mieux, puisque le film repose essentiellement sur elleux, malgré (oui, je sais, ça semble paradoxal) son aspect taiseux. L’intériorité de Nino ne nous est jamais donnée et, pourtant, le fait qu’on y accède uniquement en surface ne nous donne pas l’impression qu’il est superficiel, seulement opaque, comme nous le demeurons la plupart du temps les un·e·s pour les autres, tout en faisant mine de l’oublier. Les épisodes invraisemblables de la fin de semaine de Nino (la rencontre d’une ancienne copine de lycée, la perte de ses clés d’appartement, l’anniversaire surprise raté, le concierge sauvé in extremis de l’AVC) ne parviennent pas à faire perdre au film sa texture triviale — et il faut l’entendre au sens le plus positif possible. C’est que son objet semble être la grande banalité de nos drames — le cancer, mais aussi tout le reste, ce que le quotidien comporte de plus gris et insensé.
Dans la tempête de feu et de hideur qu’est l’actualité, on pourrait penser que Nino a quelque chose de déconnecté — que, comme son personnage, il flotte hors du monde. Or c’est un film sur l’atomisation de nos liens sociaux et, en même temps, sur l’effort toujours ardu et malhabile que nous faisons pour les maintenir, en prendre soin, les réinventer. Nino est une œuvre de maladresses tendres, de créativité amicale, de bricolages. Il pourrait être un film bourgeois, nombriliste ; il pourrait aussi être un film cynique ou méchant occupé à se vautrer dans la laideur de nos lâchetés, de nos compromissions morales, un film d’amertume existentialiste sur l’absurdité du monde contemporain. Il est plutôt un film de lumière, celle qui traverse tout de même la gangue morose pour percer à travers les idiosyncrasies de chacun·e, celle qui éclaire les tâtonnements que l’on risque pour trouver les doigts des autres dans l’obscurité.
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