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La petite dernière (2025)
Hafsia Herzi

À bout de souffle

Par Louise Bertin

Piégée dans une hétérosexualité forcée, Fatima étouffe — littéralement. L’inhalateur dans la poche, elle tente de comprendre les élans qui la guident dans des directions aussi différentes qu’a priori contradictoires, entre sa foi musulmane et son désir pour les femmes. Adapté du premier roman éponyme et autobiographique de Fatima Daas, La petite dernière est le quatrième long métrage réalisé par Herzi, avec, dans le rôle-titre, la jeune novice Nadia Melliti, dont ce premier rôle lui a valu le Prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Dernière d’une fratrie de trois filles, Fatima, 17 ans, grandit au sein d’une famille aimante, où les preuves d’affection passent davantage par les regards et la nourriture que par les mots. Elle-même peu bavarde, la jeune femme évolue, de son lycée de banlieue à sa première année d’études de philosophie à Paris, au fil d’un récit d’initiation et d’apprentissage. Le temps d’une année, elle enchaîne les étapes, du bac aux premiers émois sexuels et amoureux.

La force première du film tient au soin apporté à son personnage central. Hafsia Herzi construit une véritable géographie du tiraillement, matérialisant le dédoublement intérieur d’une protagoniste qui tente de concilier les différentes facettes de son identité. Fatima semble éclatée entre plusieurs espaces, pour la plupart clos. D’un côté, la cuisine familiale, où les femmes perpétuent une tradition hétéronormée qui consiste à exister à travers une fonction unique : nourrir les siens ; de l’autre, le monde extérieur (le lycée, la faculté), lui aussi régi par des règles implicites, potentiellement violentes. Entre les deux, un espace de transition, à la fois interne et externe : une voiture, garée sur un terrain vague où l’anonymat reste possible, et où se déroule son premier rendez-vous avec une femme, plus âgée et expérimentée, rencontrée sur une application de rencontre. Coincée dans l’habitacle, la caméra jongle entre les visages et instaure un calme trompeur, teinté de claustrophobie. Entre les lieux où elle se cache (le lycée, la mosquée) et ceux où elle peut assumer son homosexualité (les bars lesbiens parisiens), Fatima, malgré son visage impassible, ne fait que courir, et s’essouffle. Tout au long du film, lorsque ses yeux débordent de larmes, c’est moins une révélation qu’un trop-plein : celui de ne jamais pouvoir être pleinement soi. Herzi filme cette fatigue avec pudeur, privilégiant la proximité sans jamais sombrer dans l’emphase. Elle ne refuse donc pas les gros plans, mais conserve, par la sobriété de sa mise en scène, une distance bienvenue. La question du souffle traverse alors tout le film : c’est le souffle qui manque au personnage lorsque ses émotions la submergent, et c’est lui qui devient le point de jonction entre récit d’apprentissage classique et conte initiatique lesbien. Lors d’un stage à l’hôpital destiné à mieux gérer ses crises d’asthme, Fatima rencontre Ji-Na (Park Ji-Min), une infirmière qui lui apprend à respirer, et dont elle va tomber amoureuse.

Malgré ses qualités, La petite dernière ne résiste cependant pas à certains écueils. Là où la cinéaste excelle dans la mise en scène des échanges interpersonnels, elle peine à retranscrire l’énergie des moments collectifs, qui versent rapidement dans l’illustration. La marche des fiertés, par exemple, se réduit à une suite de silhouettes et de slogans, où les personnages semblent représenter l’homosexualité plus qu’iels ne la vivent. Même constat lors de la soirée dans un bar lesbien à Paris. La caméra balaie alors la salle et les corps qui l’occupent ; tout le monde danse et chante, en chœur et en boucle : « Vive les lesbiennes ! » Si l’on ne peut qu’adhérer au message, on regrette la dimension catalogue d’une scène qui s’attache davantage à montrer un panel de personnes queers qu’à les faire exister. Le personnage de Fatima frôle lui-même ce risque : là où le livre donnait à lire et à entendre le flux de ses questionnements intimes sur son identité homosexuelle, le film tend à enfermer sa protagoniste dans une intériorité mutique. L’émancipation passe ici presque exclusivement par l’exploration sexuelle, au risque de réduire l’expérience lesbienne à cet unique prisme. Si le conflit avec la religion ou la famille est bien présent, notamment dans les scènes à la mosquée ou dans la cuisine familiale, parmi les plus réussies du film, celui-ci demeure fragmentaire et n’irrigue pas l’ensemble du récit.

Au fil de ses films, Hafsia Herzi dessine une œuvre singulière, non par ses éclats, mais par sa délicatesse. Qu’il s’agisse de l’amour pour un amant cruel (Tu mérites un amour, 2019), pour une figure maternelle (Bonne mère, 2021), ou pour une amoureuse inconstante, les personnages de son cinéma apprennent, parfois à leurs dépens, les rouages de leurs propres sentiments. Se compose ainsi un « portrait de génération » qui se déploie dans une galerie de jeunes gens, observés avec une douceur et une empathie dont le monde manque cruellement. En leur accordant silence et distance, la cinéaste semble vouloir conjurer le sort des images, celles qui écrasent autant que celles qui manquent. On a beaucoup comparé La petite dernière à La vie d’Adèle (2013), en raison des liens unissant Herzi à Abdellatif Kechiche (qui lui offrit son premier rôle au cinéma dans La graine et le mulet [2007]) et des thématiques communes aux deux films. Mais là où Kechiche avançait avec ses gros sabots sur le territoire des amours lesbiennes, Herzi, elle, marche sur la pointe des pieds.

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Critique publiée le 9 janvier 2026.