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Lycéen, Le (2022)
Christophe Honoré

Au nom du père

Par Louise Bertin

Une petite croix blanche le long d’une route comme on en voit parfois dans la campagne, signe que la vie s’est arrêtée ici; un bouquet de fleurs emballées dans du plastique et au fond la montagne, imperturbable. C’est dans le silence de ce plan que commence Le lycéen, le dernier film du metteur en scène, auteur et réalisateur Christophe Honoré. Le lycéen du titre, Lucas, 17 ans, nous apparaît dès les premières minutes, face caméra, col roulé et fond noir, pour nous raconter son histoire. On comprend alors que la croix blanche est pour son père, décédé dans un accident de voiture. Éprouvant un chagrin incommensurable, Lucas va tenter de continuer à vivre, de consoler sa mère (Isabelle, interprétée par Juliette Binoche) et de se rapprocher de son frère Quentin, chez qui il part à Paris, pendant une semaine, pour se changer les idées et « faire un break » avant de retourner au lycée.

Directement inspiré de la vie de Christophe Honoré, dont le père est mort dans des circonstances similaires lorsque le garçon avait quinze ans, le film est une exploration réussie de l’adolescence bouleversée, qui ne se limite pas à une autobiographie thérapeutique, mais nous donne à voir, ou plutôt à sentir, le deuil et la découverte de soi, avec délicatesse et sensibilité.

Le visage de Lucas passe d’un air sérieux, déterminé, à un sourire naïf, presque bête. Ses paroles ont la radicalité de l’adolescence et charrient toutes les certitudes que l’on peut avoir à cet âge d’entre-deux, hybride, lorsque l’on n’est pas encore tout à fait un·e adulte, mais plus vraiment un·e enfant non plus. Incarné par le très prometteur Paul Kircher, le personnage de Lucas se voit projeté dans une nouvelle vie lorsqu’on vient le réveiller en pleine nuit à l’internat, près de Chambéry, pour lui apprendre le décès de son père. Quelques jours avant, ils étaient en voiture tous les deux et avaient eu un accident, rien de grave, mais Lucas ne peut s’empêcher d’y voir à présent un acte prémonitoire. Peu à peu, le deuil bouleverse ainsi sa vie et change sa compréhension du monde. Son grand frère Quentin est interprété par Vincent Lacoste, dont c’est la troisième collaboration avec Christophe Honoré après les très réussis Plaire aimer et courir (2018) et Chambre 212 (2019). L’aîné tente de consoler son frangin : « c’est terrible, c’est injuste, mais c’est comme ça ». Lucas va devoir retourner au lycée, ne pas flancher, être là pour leur mère. Mais il refuse la moindre continuité : « notre vie d’avant est finie, si c’est comme ça moi je veux que tout change ». Si la volonté de changement est sûrement un réflexe de fuite pour l’adolescent, le deuil devient aussi l’opportunité de devenir autre, de s’inventer. On suit cet ado en rupture : la caméra épouse son point de vue et son corps, nous invite à le regarder et à ressentir le flot d’émotions qui le traverse.

Dans les dialogues comme dans le sourire souvent ambigu de Lucas, le cinéaste construit avec son acteur un jeune homme bouleversé et bouleversant, mais aussi impulsif, radical et égoïste. La mort de son père, interprété par Christophe Honoré lui-même, lui confère un statut spécial, qui accentue ce sentiment de supériorité de la jeunesse : Lucas a l’impression de tout savoir, d’avoir tout vu et tout vécu, il ne doute pas une seconde lorsqu’il affirme à un ami de douze ans son aîné « je sais des choses dont tu n’as même pas idée ». Le cinéaste ne fait pas l’impasse sur une certaine naïveté, sans jamais regarder le jeune garçon perdu depuis l’œil surplombant et moralisateur de celui qui est devenu adulte. Il y a une grande tendresse dans la mise en scène de ce personnage, qu’on a tour à tour envie de prendre dans ses bras, de secouer, de rembarrer et d’écouter. Et ainsi se dessine toutes les ambiguïtés du deuil : la mort du père a profondément coupé la vie de Lucas, l’a stoppée, mais aussi projetée en avant, comme une accélération du temps, une fuite vers le futur.


:: (De gauche à droite) Paul Kircher, Juliette Binoche et Vincent Lacoste [Les Films Pelléas]

C’est peut-être là l’aspect le plus réussi du film de Christophe Honoré : il filme à la fois frontalement et délicatement les corps crispés, fatigués, les yeux mouillés d’avoir pleuré trop longtemps, et soudain nous ressentons la peine à la fois si particulière et si universelle de la perte. Le drame est sensible, voire sensuel, mais la mise en scène évite tout sentimentalisme artificiel, notamment par l’ellipse passant outre l’enterrement. Lucas décide de ne pas y aller, comme si l’essentiel était ailleurs, non pas dans les rituels, mais dans ce qui se passe dans sa tête, dans son corps, comme lors de la préparation des funérailles : les deux garçons sont dans une chambre avec leur mère, ielles écoutent et choisissent les musiques qui passeront à l’église. Isabelle veut alors que soit joué le tube sur lequel la famille dansait à Noël, « Electricity » du groupe Orchestral Manoeuvres In The Dark. Les notes dansantes du synthé résonnent dans la chambre, et les trois ne peuvent s’empêcher de rire face au décalage de la situation. Mais rapidement, les corps se figent et les yeux se mouillent à nouveau : on imagine les images qui se bousculent dans leurs têtes, alors que leur tradition devient définitivement un souvenir. Dans ces circonstances, il n’y rien d’autre à faire que de se serrer dans les bras. Il résulte de ces choix de scénario, de ce que l’on montre ou pas, un grand sentiment de sincérité. Christophe Honoré parvient à toucher le·a spectateur·rice en rendant compte de la complexité de ces moments sur le fil entre tragédie et légèreté. Il explore ce difficile équilibre de film en film, mais aussi au théâtre, où ses personnages se débattent avec des émotions contradictoires et où la famille est toute à la fois créatrice de l’angoisse et refuge ultime face aux difficultés de l’existence.

En mars 2022, Christophe Honoré crée au Théâtre de l’Odéon à Paris Le Ciel de Nantes, une pièce où il met en scène sa famille à travers des personnages qui viennent le hanter, comme des fantômes. Il voulait à l’origine en faire un film, mais a finalement opté pour la forme théâtrale. Les deux disciplines communiquent et se répondent dans l’ensemble de son travail, et Le lycéen ne fait pas exception. Le dispositif des plans face caméra où Lucas raconte son histoire n’est pas sans rappeler une certaine esthétique du théâtre documentaire, qui met en scène des personnages qui s’adressent directement au public ou à la personne disparue, comme ici le jeune lycéen à son père ou la veuve à son mari. Avec une grande habileté, le cinéaste accorde une place primordiale à la parole, qui traverse le film en dépassant une simple fonction de commentaire ou d’explication. On observe, par exemple, un passage de relais de la parole entre le fils et la mère, au moment où lui, à bout de souffle, entre dans le silence. À la fois fluide et déchirant, ce mouvement nous bouleverse dans sa faculté à briser la distance : on a soudain l’impression d’être au premier rang d’une pièce dont le quatrième mur serait tombé, où le texte est certes parfois un peu grandiloquent, mais profondément percutant.

Le personnage de la mère mérite également qu’on s’y attarde, tant il offre à Juliette Binoche un rôle sensible, d’une grande vulnérabilité mais aussi d’une immense force. Elle y est très convaincante en mère lessivée par la mort de son mari, qui semble perdue mais qui déploie ce qui lui reste d’énergie pour que tout ne s’effondre pas, pour continuer à protéger ses enfants et non devenir un poids pour eux. Ici aussi, Christophe Honoré trouve un équilibre assez habile dans la construction du personnage : elle fait preuve d’une résilience impressionnante, sans jamais tomber dans une logique sacrificielle parfois caricaturale des figures de mère courage. Encore une fois, on se retrouve ému·e·s par la vérité de l’interprétation et on assiste, médusé·e·s, au combat de cette famille contre l'écroulement causé par la mort.

Il y a à la fois quelque chose de froid, voire d’âpre dans ce film, qui ne tombe cependant jamais dans une noirceur complaisante. La morosité de l’hiver semble tout contaminer : des usines collées aux montagnes au bâtiment gris et impersonnel du lycée, en passant par les tours de la place des Fêtes à Paris, un vertige gris s’installe, écho aux idées noires et au chagrin, mais jamais dénué de perspective. Trois plans fixes en accéléré jalonnent le film et nous montrent le paysage qui bouge : le temps passe et les nuages finiront par se dissiper. Mettant en scène à la fois un récit de deuil et d’apprentissage, Christophe Honoré s’autorise un mélange des styles et réussit un film théâtral et romanesque. Il ne résiste toutefois pas à certains écueils des films actuels, comme la scène de karaoké dans le restaurant, scène que l’on a, à juste titre, l’impression d’avoir déjà vu mille fois. Mais on lui pardonne bien volontiers, tant ce film sur la mort est tout entier tourné vers la vie, la jeunesse et l’espoir.

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Critique publiée le 15 décembre 2022.