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Bones and All (2022)
Luca Guadagnino

Home is where the heart (and bones and all) is

Par Laurence Perron

Le plus récent long métrage de Luca Guadagnino (Call Me by Your Name [2017], Suspiria [2018]) s’ouvre sur une série de plans qui se concentrent sur les détails de petits tableaux représentant des paysages américains traversés de lignes à haute tension. Après avoir filmé une à une ces aquarelles, la caméra les réunit en une image qui en révèle le contexte : elles sont exposées derrière une vitre dans les couloirs d’une école secondaire.

Cette école de la banlieue états-unienne des années Reagan, c’est celle que fréquente Maren (Taylor Russell). On nous la présente d’abord comme une adolescente en mal de liberté vivant sous la coupe d’un père strict, mais elle se révèle rapidement être une cannibale repentante néanmoins incapable de contrôler ses pulsions anthropophages. Dans une scène de soirée pyjama précédant le générique, Maren se confie au sujet de sa mère inconnue à une amie complice. Allongées sous une table vitrée, les deux jeunes filles sont captées à travers divers artéfacts de la féminité adolescente (vernis, tampons démaquillants, cigarettes entamées, etc.). C’est de là que l’on observera Maren céder à l’envie de dévorer le doigt verni de son amie avec une lascivité vorace. L’incident, on le comprend, oblige Maren et son père à une énième fuite à travers le territoire. Impuissant face à sa troublante condition, celui-ci abandonne sa fille nouvellement majeure en ne lui laissant, en guise d’adieu, qu’une cassette audio d’explications et un certificat de naissance grâce auquel Maren se met en tête de partir à la recherche de sa mère perdue.

Tandis que Maren ratisse les routes avec désœuvrement, son parcours s’entrechoque avec celui de plusieurs « eaters » : des gens qui, comme elle, sont habités du besoin pressant de manger leur prochain. Parmi elleux, l’inquiétant Sully (Mark Rylance) et Jake (Michael Stuhlbarg) le hillbilly, mais surtout le jeune Lee (Timothée Chalamet), avec lequel elle développe presque instantanément une connexion profonde, si bien qu’elle acceptera qu’il l’accompagne dans sa quête des origines. Dans cette adaptation du roman de Camille DeAngelis accompagnée par la bande-son originale de Trent Reznor et Atticus Ross, les deux jeunes adultes apprennent ensemble à s’apprivoiser, quelque part entre prédation et vulnérabilité.
 

Un film de lignes et de liens

Chacun.e des protagonistes de Bones and All témoigne d’une généalogie en souffrance qu’il peine à reconstruire ailleurs par divers bricolages. À l’enquête familiale de Maren (qui découvre de manière traumatique que sa tare est un héritage maternel) répond l’incessante mobilité de Lee, aussi incapable de s’éloigner de sa sœur biologique que de rester auprès d’elle ; tandis que Sully cherche désespérément en Maren une figure filiale et amoureuse à laquelle s’accrocher, Jake s’est pour sa part impliqué dans une relation de codépendance avec un policier morbide mangeant des inconnu·e·s uniquement par plaisir sadique. C’est, tout compte fait, moins d’une soif de chair humaine que de relations interpersonnelles dont sont animés les personnages de Guadagnino.

Au-delà de sa prémisse horrifique, tout le film est ainsi placé sous le signe de cette interrogation : qu’est-ce qui lie entre eux les individus ? Qu’est-ce qu’une maison, une famille, un foyer ? Comment créer du lien, espérer faire famille dans une Amérique détissée par les inégalités sociales ? Tout comme le ruban cassé et emmêlé de la cassette enregistrée par le père de Maren, la tresse répugnante nattée par Sully est le symptôme de ces liens brisés : composée des cheveux de toutes ses victimes, elle lie entre elles des personnes qui n’ont de commun qu’une disparition partagée.

En dehors de sa photographie assez époustouflante, Bones and All partage avec un film comme Grave (Julia Ducournau, 2016) une volonté de traiter le thème de l’adolescence et du coming of age à travers une littéralisation cannibalique du processus d’absorption qu’est l’intégration des codes du groupe, de la société, voire de son propre corps désirant. Le plan inaugural, à ce titre, me semble programmatique : il nous donne à voir un réseau, le quadrillage fragmenté en petites cases individuelles du territoire que l’on s’apprête à parcourir. Bones and All nous offre le portrait d’une Amérique aussi connectée que défaite, dont les satellites désœuvrés orbitent continuellement sans jamais véritablement parvenir à se rencontrer. Le film nous parle d’une Amérique fétichiste obsessivement attachée à ses imaginaires contradictoires — les lignes électriques et téléphoniques certes, mais aussi le pickup, le fameux bus Greyhound et la tradition cinématographique du road movie — de l’hyperconnexion et de la fuite. Tiraillé entre ces deux idéaux, le film place aussi en (haute) tension l’opposition entre déterminisme social et hérédité de la tare pour soulever autrement la même interrogation que les reliques du rêve américain : comment s’extraire réellement de ce qui nous constitue et nous détruit tout à la fois ?

Une opération constante de métonymisation s’établit alors entre les personnages et le territoire qu’ils arpentent : tout comme ses personnages, l’Amérique suburbaine filmée par Guidagnino se dévore elle-même, elle consomme vampiriquement sa propre imagerie jusqu’à la famine ; pareillement, à la manière des aquarelles dépeignant le terroir des États-Unis, Maren se trouve placée derrière la vitre (celle par exemple de la table qui s’interpose entre elle et la caméra). Couverte des signes hyper féminins qui se superposent à son visage tout en demeurant derrière une surface aussi transparente qu’infranchissable (comme, d’ailleurs, les noms des divers États qui se surimposent à l’image au fur et à mesure que les personnages les traversent), elle constate le décalage impossible qui persiste entre les artéfacts d’une identification et d’une identité (qu’elle soit nationale ou personnelle) et son actualisation performée.

Vers la fin du film (qui, il faut l’avouer, s’essouffle un peu en cours de route), Maren et Lee interrompent enfin leur course folle à travers les images aux couleurs délavées de l’Amérique. Avant de se sédentariser, les deux personnages s’arrêtent un moment dans une vallée verdoyante. Se confessant leurs passés respectifs, iels contemplent ensemble le paysage qui s’offre à elleux. Bien que des incidents funestes les attendent encore, la caméra nous montre à ce moment deux silhouettes bercées par le vent qui fixent une vision enfin débloquée, expurgée des lignes électriques pourtant omniprésentes dans le ciel du film. L’horizon américain est alors ouvert, nu, vidé de son amour mélancolique pour les cavales infinies.

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Critique publiée le 8 décembre 2022.