GOIN' BACK DOWN THE ROAD : Tournée du cinéma de l'Atlantique canadien
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Full Blast (1999)
Rodrigue Jean

Jeune couple face à la mer

Par Simon Laperrière

Un ami a comme curieux projet de recenser tous les longs métrages québécois qui montrent une personne de dos observant la mer. Par l’entremise d’un collage, il souhaite souligner la récurrence de ce motif dans notre filmographie. Ce jeune vidéaste est persuadé que suffisamment d’œuvres ont ce plan en commun pour monter un essai audiovisuel. Full Blast (1999) de Rodrigue Jean, selon lui, y ferait bonne figure.

Cette image surgit tardivement dans ce drame rural, pour souligner la réconciliation impossible d’un couple à la dérive. Elle se tient debout, il est tristement à genoux. « Ça t’aurait donné quoi de me tuer, Piston ? » lui demande Marie-Lou, la mère de son enfant. Son calme a de quoi étonner. À peine quelques instants plus tôt, elle jetait à l’eau le fusil avec lequel son conjoint a tenté de l’abattre. Marie-Lou s’assoit auprès de Piston. Les voilà immobiles, à fixer le bleu de l’Atlantique.

La charge symbolique de ce plan s’avère indéniable. D’un film à l’autre, ces itérations ont grosso modo le même sens. Elles soulignent la petitesse de la race humaine face à l’étendue de la Nature, son insignifiance dans le grand cycle de la vie. Fixer la mer implique toujours une part de conscientisation. Dans le cas de Full Blast, ce geste minimise l’ampleur de la querelle entre Marie-Lou et Piston. Les tracas du quotidien ne font pas le poids devant l’infini.

Regarder l’océan peut aussi exprimer un appel de l’aventure. Ce désir habite les personnages de Rodrigue Jean, au point de les ronger complètement. Habitant un petit village des Maritimes, leur existence n’est qu’un long et tranquille combat contre l’ennui. Les journées se passent à l’usine à bois, les soirs à la taverne. Alcool et sexe sont consommés sans modération, le remède idéal pour freiner les soucis du quotidien.

Les lendemains de veille s’accompagnent toujours de regrets. Bukowski a maintes fois répété que la gueule de bois est un argument de taille pour changer sa vie. On se tourne alors naïvement vers nos ambitions de jeunesse, ici un projet de groupe rock nommé « The Lost Tribe ». Bien évidemment, le catalogue de cette formation comporte une pièce sur l’envie de tout plaquer. Un cri du cœur peu subtil porté par une mélodie familière. Il en va de même pour les paroles de cette ballade, des vers éculés qui pleurent la détresse d’une vague encore récente du cinéma canadien.

Contempler la mer est une image formulatique. Sa fréquence accrue au sein de notre production signale une grande paresse. Les artistes y ont sans cesse recours parce que son exhibition ne demande aucun effort. Sa signification étant déjà acquise du public, il suffit de la montrer pour obtenir quelques larmes. L’attrait de l’océan ne se démode pas. Il est toujours plaisant de l’admirer, au risque de se perdre à jamais dans cette masse bleutée. Capitaliser sur son pouvoir de fascination en vient à se rabattre prudemment sur une valeur sûre. Un manque d’audace qui traverse l’ensemble du premier long métrage de Rodrigue Jean.

Visionner Full Blast aujourd’hui me ramène inévitablement à l’époque de ce que plusieurs spécialistes ont appelé « le Renouveau du cinéma québécois ». Alors que débute le 21e siècle, de jeunes cinéastes profitent de la révolution numérique pour aborder des sujets intimes à la portée sociologique. En situant leur action loin de la grande ville, ces fictions documentaires dépeignent une réalité jusqu’alors invisible sur nos écrans. Leurs thèmes de prédilection sont les mêmes qui ont inspirés Rodrigue Jean : la pauvreté, le mal de vivre, l’errance et la dépolitisation. Par souci d’authenticité, ces longs métrages comportent généralement des scènes au contenu explicite. Full Blast ne fait pas exception, son réalisateur n’hésitant pas à représenter frontalement les ébats de ses protagonistes. Il s’agit néanmoins d’un sexe sans plaisir ou chaleur qui, comme dans L’humanité (1999) de Bruno Dumont, se résume à une simple mécanique des corps. Ce regard aseptisé sur l’acte charnel a d’ailleurs été sévèrement condamné par le réalisateur Simon Galiero en 2013. Avec cet article ayant fait date, il signe l’une des critiques les plus virulentes de cette prétendue nouvelle vague.

D’un point de vue strictement géographique, il peut sembler injuste d’associer l’œuvre de Jean à un courant québécois. Le film n’a pas été tourné dans la Belle province, mais au Nouveau-Brunswick. Par conséquent, il a comme décor une petite communauté acadienne. Il serait néanmoins fautif d’écarter toute affiliation avec le Québec. Un coup d’œil au générique de Full Blast nous apprend qu’il a bénéficier d’un soutien financier de la SODEC. De plus, sa distribution comporte plusieurs interprètes originaires de Montréal. Pareille ambiguïté identitaire en évoque une autre, soit cette crise qui frappe les personnages du Renouveau québécois. Ces individus questionnent autant le passé que leurs propres origines. L’appartenance à un territoire ne concorde plus avec l’idée d’un village global. Interroger la nationalité de Full Blast implique de remettre en cause son statut de production québécoise, acadienne, néo-brunswickoise, francophone et plus largement canadienne. En jouant de la sorte à Elvis Gratton, on n’obtient aucune réponse satisfaisante. Un brouillard continue de planer sur les rives de l’Atlantique.

Le long métrage de Rodrigue Jean devance également les débuts de la nouvelle vague québécoise de quelques années. En effet, la sortie en 2005 des États nordiques de Denis Côté est généralement considérée comme son point de départ. Compte tenu de ses indéniables similarités avec le mouvement, il est possible d’appréhender Full Blast comme son précurseur. Par son traitement d’une misère ordinaire, il anticipe les succès à l’international de Sophie Deraspe, Rafaël Ouellet et Myriam Verreault. D’où la tentation de n’y voir qu’une carte de visite, un « film de festival » conçu et réalisé pour séduire le marché étranger.

Au lieu de sauter à une conclusion hâtive, il est ici plus sage de faire preuve d’indulgence. Dès son second long métrage, le magnifique Yellowknife (2002), Rodrigue Jean a su s’imposer comme l’une des voix les plus pertinentes et originales du cinéma canadien. Un titre que son tétanisant L’acrobate (2019) a confirmé encore tout récemment. Imparfait mais sincère, Full Blast tient de l’œuvre de jeunesse qui présage beaucoup plus qu’un bref phénomène de mode. Bien qu’il hésite à sortir des sentiers battus, il comporte de véritables moments de grâce. La mer, n’en déplaise aux mauvaises langues, est toujours belle sur grand écran.

 

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Critique publiée le 30 novembre 2022.