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Menu, The (2022)
Mark Mylod

Commander un cheeseburger chez Gordon Ramsay

Par Olivier Thibodeau

C’est avec un mélange d’anticipation et de scepticisme, provoqué par la durée interminable (lire : le caractère désespéré) de la campagne publicitaire, que j’ai assisté à la projection de The Menu. La prémisse du film était si intrigante et la présence à l’affiche des brillants Anya Taylor-Joy et Ralph Fiennes était si prometteuse qu’il ne pouvait pas s’agir d’un navet, n’est-ce pas? Certainement pas! D’ailleurs, le film se révèle encore plus amusant qu’escompté, profitant d’un scénario qui, à l’instar de l’assortiment de plats titulaires, se révèle toujours savoureux, ponctué de dialogues ronds en bouche qui coulent de façon liquoreuse du gosier des deux vedettes, mais aussi d’une distribution habilement dirigée que complète notamment John Leguizamo dans le rôle d’une star hollywoodienne déchue. La causticité et la pertinence de la satire sont aussi particulièrement appréciables dans le contexte actuel, où l’embourgeoisement cancéreux de nos sociétés transforme nos plus prestigieux artisans, forcés de satisfaire la méprisante gens misanthropique qu’on nomme parfois « l’élite sociale », en de terrifiants monstres.

Connu surtout pour son travail à la télévision (sur des séries comme Entourage et Game of Thrones), Mark Mylod met en scène cette production léchée de façon efficace, mais sans trop d’éclat, amalgamant de façon insolite les codes du thriller avec ceux du documentaire gastronomique. C’est surtout l’espiègle et grinçant scénario signé par Seth Reiss et Will Tracy qui vaut le détour. Rédacteur attitré pour Last Week Tonight with John Oliver, Tracy reprend ici sa plume perspicace et acérée pour interroger les rapports de pouvoir qui prévalent dans l’univers de la restauration haut de gamme, non seulement entre les grands chefs et les brigades militarisées qu’ils dirigent, mais aussi entre les employés surmenés de cette industrie hautement ritualisée et leur clientèle aristocratique, insensible à leur sort. C’est donc une vision parfaitement contemporaine de la lutte des classes, inhérente à nos sociétés de service, que cristallise le film, une lutte à mort délicieusement cruelle entre les donneurs (givers) et les preneurs (takers).

Julian Slowik (Fiennes) est un chef perfectionniste et intransigeant dont le renom, le désir désespéré de plaire à un public dédaigneux et l’asservissement à des bailleurs de fonds corrompus ont transformé en être abominable. Pour son service ultime aux commandes du prestigieux Hawthorne, un restaurant hyper exclusif situé sur une île-sanctuaire où les repas se payent 1250 $ par tête, Slowik sélectionne un groupe de convives sacrificiels triés sur le volet, tous des archétypes de bourgeois arrogants. Il y a le couple de vieux dignitaires blasés dont le mariage est axé sur le mensonge, les trois jeunes loups de la finance, la vedette hollywoodienne déchue, maître du faux-semblant, et sa friponne arriviste d’assistante, la critique gastronomique hautaine et son larbin d’éditeur et le prétentieux foodie de salon. Il n’y a que la mystérieuse Margot (Taylor-Joy), invitée de dernière minute, qui ne colle pas au portrait, et dont les street smarts, la fougue et le sens de la répartie en feront l’adversaire idéale pour Slowik, un autre anti-héros prolétaire, à l’occasion d’une joute corsée où leurs « supérieurs » hiérarchiques serviront de subalternes hébétés. Les personnages vivant tous des existences mensongères, la soirée se déroulera donc sous le signe de la révélation, de l’abattage des masques, incluant ceux d’un chef d’orchestre hanté par un passé trouble et d’une brigade à la fois suicidaire et exterminatrice, au gré d’un récit surprenant aux méandres jouissifs.


:: Nicholas Hoult et Anya Taylor-Joy [Hyperobject Industries]

La critique sociale s’accompagne ici d’une critique de l’art gastronomique, entendu comme une abstraction tordue des rapports naturels de consommation, à l’instar du système capitaliste lui-même, mais aussi d’une critique du système de brigades qui sous-tend la production de cette forme d’art désormais disciplinaire. Si le film reprend les poncifs de la mise en scène culinaire, multipliant les plans attentifs sur les gestes millimétrés des commis et la perfection esthétique d’assiettes au contenu indéterminable sur fond de musique classique pédante, c’est aussi pour dénoncer le caractère pompeux, l’essence vainement formaliste d’une pratique qui, dans la bouche de convives au palais peu sophistiqué, s’apparente à un art d’apparat. La présentation quasi muséale de chaque item dans le menu, accompagnée d’un descriptif toujours semi-caricatural, participe donc aussi d’une logique satirique, particulièrement au vu de la nature ridicule de certains items dans le menu, incluant le plat de varech sur roches avec son pétoncle triomphant et le plat « d’accompagnements sans accompagnements » pour pain absent — item trop prosaïque pour des convives aussi sélects.

L’organisation militaire du travail chez Hawthorne constitue elle aussi l’un des axes centraux de la satire. Si la visite de la baraque où dort le personnel du restaurant sur des lits de camps cordés ne suffit pas pour mettre le spectateur au parfum, l’autoritarisme régnant dans son sein se décline aussi dans des manifestations plus usitées, colportées notamment par les émissions de télévision produites par l’empire Gordon Ramsay, dont Slowik est visiblement inspiré. La déférence inconditionnelle au leader de la cuisine, déclinée dans les « oui, chef » lancés à l’unisson et le garde-à-vous des exécutants, leur obéissance au doigt et à l’œil sont déjà des symptômes bien connus de la discipline des corps requise par l’institution culinaire. Or, le film va encore plus loin en explorant aussi la misogynie latente de cette institution, à travers un personnage de sous-cheffe snobée par Slowik pour avoir refusé ses avances — ce qui, en apparence, est beaucoup moins pire que le sort réel réservé aux femmes cuisinières — mais aussi son extrême cruauté auprès des gens qui y sacrifient leur vie sans jamais atteindre la gloire, vivant toujours dans l’ombre de maîtres qui auront tôt fait de siphonner toute leur énergie, leur talent et leur dévouement, les laissant meurtris et exténués dans leur sillage.

Dans toute cette mer de foutaise, il n’y a donc finalement que la franchise de Margot qui permettra à celle-ci de démêler l’imbroglio. Parmi tous les mensonges d’usage qui nous permettent encore de voir du beau dans les classes possédantes, il n’y a que son rapport prolétaire prosaïque à la réalité du monde qui lui permet de voir la vérité derrière le personnage Slowik. Il n’y a que son honnêteté pour nous rappeler qu’un cheeseburger, aux ingrédients simples et immédiatement identifiables, est parfois enviable aux plus fastidieuses compositions culinaires. Revêtant les traits des personnages rebelles qui ont fait sa renommée, des femmes dont le statut victimaire initial est vite dépassé au profit d’une critique musclée des rapports de pouvoir garantes de ce statut, Taylor-Joy nous rappelle ainsi que c’est avec insolence et scepticisme qu’il incombe d’appréhender l’ordre social actuel, laissant même présager, avec une grâce vulgaire et admirable, la victoire éventuelle des donneurs contre les preneurs.  

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Critique publiée le 18 novembre 2022.