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Frère et soeur (2022)
Arnaud Desplechin

Je ne savais rien

Par Sylvain Lavallée

Pour celles et ceux familier·ère·s avec Stanley Cavell, chaque nouveau film d’Arnaud Desplechin se savoure comme une occasion de renouer par le cinéma avec la pensée du philosophe américain. Avec les deux dernières réalisations du cinéaste ayant pris l’affiche la semaine dernière à Montréal, Tromperie (2021), une adaptation du roman de Philip Roth, et Frère et Sœur (2022), l’occasion est double pour se plonger dans le perfectionnisme moral, courant philosophique qui irrigue les œuvres des deux hommes. Desplechin revendique ouvertement cette influence, sur laquelle il revient souvent en entrevue, et que nous pouvons retrouver intégrée à la matière de son œuvre, notamment dans Un conte de Noël (2008), dont le prologue cite Une nouvelle Amérique encore inapprochable (1991), et Les fantômes d’Ismaël (2017), lors d’une conversation avec un père mourant dont les mots proviennent de l’autobiographie de Cavell, Little Did I Know (2010).

Ce titre magnifique résume à lui-seul sa philosophie, centrée sur le problème de la connaissance de soi et des autres : je ne savais rien. À la fin d’un film de Desplechin, les personnages pourraient reprendre ces mêmes mots, en regardant qui ils étaient au début du récit par rapport à qui ils sont maintenant, comme le philosophe nous racontant sa vie depuis son âge avancé. Loin d’un aveu de défaite, ces mots portent plutôt la promesse d’une renaissance, à partir de ce que nous savons maintenant, jusqu’à ce que nous devions admettre à nouveau que nous ne savions rien (processus sans fin, toujours à recommencer).

Dans Frère et Sœur, présenté en compétition à Cannes cette année, Alice hait son frère Louis depuis des années, depuis qu’elle a prononcé cette phrase sans y penser, sans mesurer le poids des mots, en pensant badiner alors qu’elle était sincère sans le savoir : « Je te hais ». Il n’y a pas de psychologie, pas d’explications rationnelles, Desplechin n’essaie pas d’éclairer l’origine de ce sentiment, il ne fait qu’en mesurer l’ampleur et les conséquences dans un élan mélodramatique assumant son jusqu’au-boutisme. Le film s’ouvre sur des émotions paroxystiques, via une scène d’une intensité digne d’un climax destructeur où Alice visite Louis qui vient de perdre son fils, âgé d’à peine cinq ans, un neveu qu’elle n’a jamais rencontré puisqu’elle a banni son frère de sa vie. Cette tentative de rapprochement ne fait qu’éveiller la colère de Louis, qui se lance dans un monologue d’une rare violence pour chasser sa sœur qu’il juge hypocrite. Quelques années plus tard survient un nouveau drame, forçant frère et sœur à se retrouver lorsque leurs parents sont blessés sévèrement dans un accident de voiture. 

Celles et ceux qui ont vu Un conte de Noël reconnaitront là une trame de ce film, et il s’agit en effet des mêmes personnages, de la même famille Vuillard, remaniée pour l’occasion, Melvil Poupaud reprenant le rôle de Mathieu Amalric et Marion Cotillard celui d’Anne Consigny. Il s’agit à la fois de la même famille et d’une autre, les dynamiques restent mais les visages et les prénoms changent : Desplechin étant particulièrement sensible au travail de ses acteur·rice·s, il sait bien qu’on ne peut pas interchanger indifféremment Amalric et Poupaud, Cotillard et Consigny, qui apportent tous des nuances différentes aux personnalités qu’ils empruntent. Ce n’est pas la première fois que l’auteur redistribue ainsi les Vuillard, ses films se répondant les uns les autres dans un jeu de plus en plus complexe. À voir Tromperie et Frère et Sœur de façon rapprochée, difficile de ne pas remarquer aussi que le premier porte sur l’amour et le second sur la haine, formant ainsi une sorte de dyptique qui nous incite à les penser de concert.

Glissons alors quelques mots sur Tromperie, récit d’une rencontre entre une amante anglaise (Léa Seydoux) et un écrivain américain (Denis Podalydès) dont la mise en scène réussit à capter un rare sentiment d’intimité, qui se dégage de ces après-midis langoureux passés à faire l’amour et à échanger quelques mots d’esprit, quand la proximité entre deux êtres est autant physique que spirituelle. Le texte de Roth se compose d’une suite de dialogues où les interlocuteurs et les lieux ne sont jamais identifiés, Desplechin profitant de ce côté abstrait pour faire tenir son film dans un entre-deux entre le réel et le fantasmé, la réalité et la fiction. Si cela lui permet de poser la question de la création, puisque nous ne savons jamais si nous percevons l’amante (anonyme) telle qu’elle est ou telle qu’elle est imaginée (au point que nous pouvons douter un instant de son existence), il s’agit surtout de montrer que nous pouvons nous découvrir autrement à travers le regard amoureux de l’autre. L’art comme l’amour (et ici nous sommes en terrain proprement cavellien) transfigurent le réel, le magnifient, et dans cette rencontre avec l’altérité il y a une possibilité de renouveau.


:: Léa Seydoux et Denis Podalydès dans Tromperie [Why Not Productions]


:: Marion Cotillard et Melvil Poupaud dans Frère et sœur [Why Not Productions]

Little did I know, c’est ce que pourrait dire l’amante, à la fin du film, après avoir lu le livre que l’écrivain a tiré de leur relation. Non parce qu’elle est enchaînée à lui, dépendante de son regard : au contraire, l’interprétation de Seydoux garde sa part de mystère, donne au personnage une autonomie qui entraîne l’écrivain dans son sillage, tout autant qu’elle se laisse porter par lui. Mais elle a changé, tout simplement, le récit faisant part d’une triple transformation, celle des deux personnages et du monde qu’ils partagent à travers un amour prenant la forme d’une fiction. Dans Frère et Sœur, nous avons l’inverse, la perte d’un monde après la perte de l’autre, lorsqu’un amour fraternel se transforme en haine. Pour aller retrouver Louis au début du film, il faut aller à cheval à travers la forêt au son d’une guitare western, jusqu’à sa ferme où il s’est isolé comme un cowboy vieillissant : se considérant paria dans sa famille, il est ailleurs, il ne semble plus être dans le même pays, dans le même genre cinématographique que les siens. Cela va de soi, l’amour rassemble et la haine divise, mais en prenant ces émotions dans leurs extrêmes (Tromperie n’est pas moins mélodramatique), Desplechin leur assigne une valeur morale, éthique, qui dépasse la simple psychologie, car il s’agit surtout de se demander quoi faire de ces émotions, comment vivre avec ce qui nous transporte et semble nous amener hors de nous.

Et en ce sens, accepter l’amour et ce qu’il nous dit n’est pas nécessairement plus facile que de se délester de la haine en acceptant ce qu’elle nous enseigne sur soi. Les personnages sont aveugles chez Desplechin, ils ont beau parler comme s’ils s’adressaient à leur thérapeute, en semblant livrer leur âme dans des répliques littéraires, ils sont toujours à côté d’eux-mêmes. Quand Alice prononce son « je te hais », avec la même douceur que d’autres emprunteraient pour dire « je t’aime », un décalage de ton souvent exploité par le cinéaste, ces paroles lui échappent et ne semblent pas lui appartenir. Des mots la sépare de son frère, et il faudra d’autres mots pour les réunir, le tout se jouant effectivement comme une thérapie, c’est-à-dire comme une investigation sur la parole. Le scénario a quelque chose de forcé, ce qui vient du parti-pris, du refus d’identifier l’origine de la haine tout comme de psychologiser le passage à l’amour, qui survient miraculeusement, en quelques instants, comme si rien ne s’était passé. Les deux interprètes peinent à nous faire croire à leurs personnages, ce qui tient moins à leurs performances, dévouées et embrassant le déchainement émotif exigé, qu’à la nature théorique du scénario, comme si Desplechin ne savait pas, en définitive, quoi faire de la haine, comment parvenir à la laisser de côté.

Mais c’est peut-être surtout que la complexité émotionnelle typique de films comme Rois et Reine (2004) ou Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) (1996) se voit ici remplacée par une monotonie assumée. Le cinéma de Desplechin se caractérise par son trop-plein, mais d’ordinaire il s’agit d’un débordement énergique, d’une accumulation éparse, d’une diversité de sentiments déclinés de mille et une façons, dans des scènes changeant de registres ou les empilant les uns sur les autres, alors que nous avons plutôt ici une émotion si puissante qu’elle renverse tout, étouffe la vie, et ne laisse place à rien d’autre qu’à elle-même. L’auteur n’a jamais laissé autant de place à la mort et à la dépression, même si elle est partout dans son cinéma — ne serait-ce que dans Tromperie, avec la mélancolie énigmatique de l’amante, et surtout le personnage d’Emmanuelle Devos, atteint d’une maladie fatale, et dont le visage incroyablement émouvant nous hante longtemps après la projection. Mais l’amour, dans ce film comme dans les autres, tient la mort à l’écart, ou du moins permet de ne pas se laisser submerger par elle, de la regarder avec une certaine sérénité. Dans Frère et Sœur, il n’y a plus de rempart, les personnages s’effondrent, et nous nous maintenons dans ce statu quo cauchemardesque jusqu’à ce que survienne l’espoir.

Ces thèmes, de l’amour et de la mort, trouvent écho dans la pièce que joue Alice au théâtre, une adaptation de la nouvelle « The Dead » de James Joyce (tiré de son recueil Dubliners, 1914). Quiconque a lu ce texte (ou vu le chef-d’œuvre qu’en a tiré John Huston en 1987) ne peut oublier les derniers moments, les confidences d’une femme à son mari, l’histoire d’un homme qu’elle a aimé autrefois et qui est mort pour elle. « Je ne savais rien », voilà aussi ce que découvre ce mari, alors que sous ses yeux sa femme se révèle sous un jour qu’il ne connaissait pas, et qu’il cherche sur son visage ce qu’il reste de qui elle était, de ce qui a été perdu d’elle le jour où cet amant est mort. Loin de le mettre à distance de sa bien-aimée, il n’en est que plus amoureux, et cette épiphanie le transforme, une part de lui meurt, ensevelie par la neige qui tombe doucement sur l’Irlande. Dans Frère et Sœur, lors de la dernière représentation, c’est Alice qui se départit d’elle-même, qui laisse sa haine enfouie sous la neige artificielle se répandant sur la scène. Et le miracle, chez Desplechin, est bien là, dans la possibilité qu’a l’art de nous transformer, à l’instar des épiphanies joyciennes, d’où le revirement subit d’Alice, qu’il faut ressentir à défaut de le comprendre.

Frère et Sœur et Tromperie demeurent des œuvres mineures, des petites réussites qui n’arrivent toutefois pas à la hauteur de leurs ambitions (toujours des plus généreuses chez Desplechin). Mais retrouver un auteur que l’on aime, c’est surtout retrouver une sensibilité qui s’accorde à la nôtre, et par laquelle nous pouvons arriver à mieux nous voir, à être en nous-mêmes, ne serait-ce que le temps de la projection, plutôt qu’à côté, comme nous le sommes généralement au quotidien. Et peu importe les qualités et les défauts, cet exercice comptable est sans intérêt quand nous aimons, quand nous pouvons sortir d’un film en reprenant à notre tour ces mots des plus précieux : « Je ne savais rien ».

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Critique publiée le 16 novembre 2022.