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Birdemic 3: Sea Eagle (2022)
James Nguyen

INEPTIE 401

Par Olivier Thibodeau

À certains égards, James Nguyen est sans doute meilleur que son idole, Alfred Hitchcock. Je ne crois pas que le réalisateur de Vertigo (1958) aurait pu faire un film aussi mauvais que Birdemic 3, même s’il s’y était attelé avec tout son savoir-faire. Jamais ce grand visionnaire n’aurait pu transgresser de manière aussi flagrante toutes les règles d’usage de l’art cinématographique, jamais il n’aurait pu diriger ses interprètes de manière aussi molle, jamais il n’aurait pu se satisfaire d’un scénario aussi inepte, jamais il n’aurait pu composer un enchevêtrement inextricable de scènes aussi ennuyeuses, où des personnages marchent, marchent et marchent, où ils radotent sans arrêt ou tirent des oiseaux en CGI avec des fusils en plastique qui ne produisent pas toujours le même son. Il n’y a rien qui fonctionne dans le plus récent chapitre de cette triste série inspirée par The Birds (1963), et c’est cela sans doute qui garantira son attrait auprès des (seuls) amateurs de nanars et de cinéma psychotronique.

S’il fallait nommer toutes les tares de la production, on n’aurait jamais fini. Abordons alors les plus flagrantes, à commencer par le scénario squelettique et chambranlant, où chaque personnage est essentiellement une coquille errante, et où la causalité est toujours diffuse, particulièrement entre le réchauffement climatique, à propos duquel on nous saoule jusqu’à la fureur, et les attaques d’oiseaux minables qui ne se produisent qu’après une heure de visionnage. Il importe aussi de noter le jeu mécanique d’une distribution sans talent, sans charisme et sans intensité, pour qui jouer un rôle équivaut à débiter de façon monotone des platitudes dignes d’un cocktail mondain. À leur défense, les interprètes sont tous atrocement dirigés, interdits d’une présence physique quelconque par-delà leur simple apparition à l’écran – ils baisent d’ailleurs avec toute la sensualité des couples de décormag – et ignorants des règles élémentaires du regard au cinéma. Non seulement ne semblent-ils que rarement regarder la personne avec laquelle ils discutent, mais on les surprend souvent à regarder en hors-champ, vers leur texte sans doute, voire à toiser la caméra, comme pour implorer au réalisateur de couper. À regarder le film, on a l’impression d’avoir atterri dans un jeu vidéo des années 1990 peuplé exclusivement de PNJ, où tous les êtres ne servent qu’à fournir quelque dialogue explicatif dans le cadre d’échanges mécaniques, souvent redondants et d’un statisme affligeant, au gré de rencontres qui n’ont rien d’organique à part la présence simultanée du corps des interlocuteurs dans un espace donné. Même les effets spéciaux, d’oiseaux explosifs, d’oiseaux défilants et d’oiseaux égorgeurs, s’apparentent à ceux d’un jeu vidéo des années 1990…

Le film démontre aussi un vaste éventail de lacunes techniques aberrantes qui produiront alternativement chez les spectateurs l’exaspération ou l’hilarité. L’absence d’étalonnage est particulièrement frappante, alors que l’éclairage change drastiquement de plan en plan, souvent au sein d’une même scène, provoquant un fatras visuel de tous les instants. Il arrive même parfois que trois plans successifs semblent avoir été filmés à trois moments complètement différents de la journée, voire à trois moments complètement différents de l’année. Toute la continuité est lacunaire, en fait, non seulement à cause d’un montage bordélique qui multiplie les fondus et les raccords confondants, mais aussi d’un scénario sans queue ni tête, où on nous achemine de scène en scène selon une logique ahurissante voulant que la surenchère d’allusions au réchauffement climatique, puisse justifier à elle seule les attaques d’oiseaux. On aura bien droit à un « maybe they want to exterminate us before they are extinct » lancé à la va-vite, mais seulement pour pallier l’absence d’une progression narrative ou dramatique qui aurait permis de véritablement contextualiser ces attaques. Même l’apparition des pygargues difformes se fait sans préambule, survenant presque par surprise au tournant de quelque scène romantique ringarde.

Le son est aussi très problématique, à commencer par la captation sonore, effectuée apparemment sans perche ou sans micros-cravates, mais avec le micro intégré de la caméra, de sorte que, de côté ou de derrière, les personnages sont parfois inintelligibles. Il y a même des scènes où l’on voit leurs lèvres bouger sans qu’aucun bruit ne s’en échappe. La musique, extrêmement encombrante, est tout aussi horrible, résonnant à tout moment comme une sorte de ritournelle publicitaire sans âme, provoquant des ruptures de ton constantes entre l’extrême légèreté des notes et la (supposée) lourdeur d’un discours diégétique aux forts accents apocalyptiques. Elle meuble aussi l’œuvre de façon tellement agressive que son interruption nous laisse toujours avec une impression lancinante de vide, provoquée par l’accentuation soudaine du vide inhérent à la production.

Même l’hommage central à Hitchcock est désespérément superficiel. On a beau faire de Vertigo le film préféré des deux maigres protagonistes, on a beau revisiter les lieux de tournage du film, incluant la mission de San Juan Bautista, on a beau lancer des anecdotes amusantes à propos de la production, rien dans la mise en scène ne rappelle son travail. On n’a même pas droit au fameux travelling/zoom qui permettait d’émuler la perspective fiévreuse de Scottie, technique pourtant facile à émuler pour peu qu’on s’en donne la peine – de nombreux cinéastes l’ont fait par le passé. Nguyen et sa bande auraient aussi pu apprendre beaucoup du montage de ses films, particulièrement en ce qui a trait à la représentation… des attaques aviaires ! Peut-être aurait-on pu ainsi avoir droit à quelques séquences excitantes, plutôt que ces atroces superpositions d’oiseaux de synthèse défilants et d’acteurs pourris qui donnent des coups en l’air…

Pour couronner le tout, on a droit à une ribambelle de vieux clichés usés et de paradoxes discursifs grossiers qu’on trouverait peut-être troublants si ce n’était de leur étrange cohérence au sein d’une œuvre aussi maladroite. Non seulement la représentation des femmes est-elle plutôt insultante – la protagoniste féminine, une « scientifique » perturbée par l’acidification des océans, se transforme à une vitesse abracadabrante en faire-valoir du personnage masculin –, mais celle des Noirs et des latinos tient de la pure caricature – ce sont respectivement des rappeurs et des motards armés jusqu’aux dents. Pire encore, le message écologique central du film s’avère étrangement contradictoire au vu de l’encensement généralisé du consumérisme qu’on retrouve dans le récit. Les bagnoles, par exemple, sont très importantes dans le monde de Nguyen, et même lorsqu’on n’en parle pas explicitement – lorsque Kim n’est pas en train de harceler Evan pour qu’il lui paye une Tesla ou qu’Evan n’est pas en train de complimenter l’agent d’immeubles à propos de sa Ferrari, on prend bien soin de montrer à l’écran de beaux bolides rutilants. Et voilà que la table de Nguyen se trouve couverte de beurre et de l’argent du beurre, fruits de prétentions hitchcockiennes doublées d’incompétence technique et de prétentions environnementalistes doublées d’un penchant indécrottable pour le fétichisme automobile, deux atouts fabuleux au sein d’une œuvre singulièrement et impeccablement bâclée. 

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Critique publiée le 10 novembre 2022.