CINÉMAS AUTOCHTONES 1 : Entre les esprits et la matière
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Pearl (2022)
Ti West

La perle rare

Par Olivier Thibodeau

Pearl, c’est le délire des délires cinéphiliques de Ti West, une production hyper léchée, surchargée de couleurs et de sens, un champ de mines sémiotique en même temps, qui joue avec l’idée de souillure avec un plaisir qu’on croirait presque candide si tout n’était pas si réglé, si propre. C’est peut-être le film que rêvait de faire le réalisateur quand il travaillait sur The Roost (2005), production campagnarde indigente, subtilement astucieuse, mais sans vedette, sans star, sans astre autour duquel tourner, et faire tourner tout son cinéma. Or, sa nouvelle muse et complice, Mia Goth, n’est pas ici que l’objet de son regard puisqu’elle co-signe le scénario, contribuant à une sorte de jeu sadomasochiste où elle subit et s’amuse d’un rôle de composition étrange et cruel, souvent hypnotique, soutenu, explosif, presque surhumain, qui restera peut-être dans les annales du cinéma de genre. C’est à se demander qui est le maître entre les deux en fait…

Pearl, c’était l’antagoniste principale de X (2021), une beauté du Sud vieillissante en quête d’amour qui n’hésitait pas à massacrer les hommes qui refusaient de combler ses besoins sexuels. C’était un peu l’équivalent féminin du tueur mâle impuissant qu’on retrouve dans le film de slasher. Du moins à l’époque. Aujourd’hui, c’est la vedette de cinéma qui rêve de devenir vedette de cinéma, une jeune fermière dans le Texas de 1918, qu’on découvre au détour d’une série de travellings somptueux à travers une grange ridiculement idéalisée, pastellisée à mort, et une ferme d’immigrants miséreux parfaitement glamour. Elle se brosse alors les cheveux devant un miroir en triptyque, comme la jeune ingénue qu’aime « découvrir » le cinéma hollywoodien, qu’il aime surprendre dans ses élans de rêverie, au moment de s’imaginer sous les feux de la rampe dans la robe du dimanche de sa mère acariâtre, laquelle vient bientôt briser le fantasme en lui ordonnant de retourner au travail. Sauf qu’il n’y a pas ici de vraie cassure entre le monde chimérique de la gloire projetée et le monde prosaïque de l’existence paysanne. Goth est aussi magnifique dans sa robe rouge que dans sa salopette de travail, parlant à ses animaux avec un accent texan étudié pour son charme liquoreux, crevant l’écran dans des chorégraphies « improvisées », réalisées sur des ballots de foin la fourche à la main. Même l’embrochage brutal du canard, fait pour démontrer la folie « naturelle » de l’héroïne participe de cette logique esthétisante, qui, tout au long du film, visera à préserver l’aura mystique de la vedette malgré les excès psychotiques de son personnage.

En tant qu’icône, la protagoniste symboliquement prolétaire du film, désireuse d’obtenir le succès dans la grande ville rien que pour y subir l’humiliation, s’inscrit dans un système de corruption ludique de l’imaginaire hollywoodien classique, dont le film s’abreuve goulûment pour mieux le recracher ensuite.  Évoquant dans son récit la comédie musicale des vieux jours, dont il émule le style via un film dans le film intitulé Palace Follies, modelé d’après les spectacles exotiques de la fin du muet, mais dans une production qui ressemble plus à un blockbuster de l’époque Technicolor (on pense beaucoup au Magicien d'Oz [1939]), le film est tramé d’une sensibilité de genre qui fonctionne à la manière d’un asticot dans une pomme. Les codes du cinéma d’horreur et de la hicksploitation s’inscrivent ainsi en porte-à-faux de l’esthétique rurale précieuse du cinéma hollywoodien de la première moitié du XXe siècle, de même que l’apparition à l’écran de faux stag films viennent souiller l’air de screwball comedy qui caractérise la rencontre amoureuse de Pearl avec le beau projectionniste du cinéma local. Un large pan des obsessions cinéphiles de West se retrouvent ainsi amalgamées, comme sur une tartine postmoderne qui menace de craquer sous le poids des référents. Le personnage du projectionniste se permet même, pour draguer l’héroïne, de lui découper un photogramme de film en guise de souvenir – « personne ne remarquera qu’il manque une image une fois que j’aurai recollé la pellicule », lui confie-t-il alors, rappelant dans sa bravade et son aplomb la figure d’un expert, M. Le Monteur, M. L’Auteur. Le projectionniste, c’est le cinéaste habile à l’esprit pervers qui rêve de voir la jeune femme à l’écran, et qui, pour titiller ses envies, lui présente des films porno en se dressant derrière elle, le bassin braqué vers son derrière. C’est un autre des alter-ego suicidaires du réalisateur. Un peu comme la figure du cadreur idéaliste qu’on retrouvait dans X, mais qui finissait lui aussi par devenir la victime sacrificielle de Pearl, à qui le cinéaste semble vouer ici un culte païen, à la fois morbide et lascif. 

Au cours du film, Éros et Thanatos inspirent sans cesse la jeune femme qui, après avoir échappé au vent le photogramme offert par le projectionniste, se retrouve dans un champ de maïs, où elle étreint, puis, tout habillée, chevauche un épouvantail jusqu’à l’orgasme, dans une scène où l’esthétique picturale léchée flirte avec une sorte de mauvais goût nécrophile qui pourrait rappeler le cinéma de Buttgereit. Le sexe et la mort, comme le beau et le laid, l’amour et la haine, s’entrechoquent ainsi constamment à l’écran, leur conflit se trouvant emblématisée par la fascinante performance bipolaire de Goth, à la fois sensuelle, candide, réservée, aguichante et monstrueuse. L’actrice passe ainsi subrepticement de l’ingénue complexée à la diablesse vociférante, en passant par la terrifiante Lolita, qui prend son bain devant son père infirme, qu’elle étrangle par curiosité avec l’innocence d’une enfant qui découvre soudainement sa force et son agentivité face à une autorité parentale déliquescente. Or, malgré sa vilénie, malgré sa folie homicide, Pearl demeure toujours une figure tragique, une âme en peine à la fois touchante et répugnante dont la quête d’amour devient dramatique au vu de la peur qu’elle inspire systématiquement chez autrui. Et cette complexité constitue ici un véritable tour de force, imputable à l’économie délirante de la performance qui caractérise le film.

Toujours en quête d’étendre son cadre référentiel et son répertoire esthétique, le caméléonesque Ti West « performe » ici le cinéma hollywoodien classique en y ajoutant de petites variantes gore, pour s’amuser des conventions mais aussi pour pondérer les différentes iconographies, pour créer une sorte de panorama synthétique de la représentation hollywoodienne où tous les genres sont égaux sous le soleil. Or, Goth s’amuse pareillement et adoucit les excès macabres de son personnage, posant une lorgnette tragique sur sa folie meurtrière saugrenue dans des séquences qui tiennent parfois d’un mélange d’héroïsme et de torture. On pense à un plan en particulier, un monologue où la caméra s’attarde interminablement sur son visage cassant alors qu’elle narre son récit de misère à sa belle-sœur, qui prétend alors jouer son mari parti à la guerre. Et c’est aussi dans ce plan interminable et prenant que le film devient plus qu’un récit d’origine, qu’un simple antépisode, moins une étude de personnage qu’une étude de la performance, des potentialités dramatiques d’une star qui remplit désormais tout l’horizon du cinéma de West, au gré d’expérimentations qui rappellent parfois le travail de Nicolas Cage. Il faut voir à ce sujet le générique de fin, où une iris se referme langoureusement sur le visage de l’actrice, qui grimace de façon caricaturale, ouvrant la voie de façon pince-sans-rire au Maxxxine en production, une autre suite à X et sans doute une autre ode déférente à son talent. Ça promet !

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Critique publiée le 19 septembre 2022.