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Enquête sur la sexualité (1964)
Pier Paolo Pasolini

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le rire

Par Jean-Marc Limoges

Il allait de soi que l’on commence un documentaire sur la sexualité par cette première question  « Comment naissent les enfants? »  et qu’on la pose aux principaux intéressés. Ceux-ci, attroupés autour de ce fougueux Phébus, de cet Hercule décidé, de cet Argus indiscret, intrigués, surtout, par le micro qu’il tend et la caméra qui l’épaule, gouaillent, gigotent, rigolent et osent, au meilleur de leurs « connaissances ». Or, ce qui doit retenir notre attention, ce n’est pas tant la légèreté des réponses offertes à la question qui a été posée, que la gravité des réponses cachées derrière celle qui ne l’a pas été : « Est-ce normal que vos parents vous tiennent ainsi dans l’ignorance? » (doit-on lire entre les lignes).  

On s’étonnera peut-être du choix musical par lequel Pasolini opère son entrée en matière. Alors qu’on quitte le parc pour le parvis et que la caméra capture la sortie d’un couple de mariés sur le baiser duquel on effectuera un arrêt sur image pour faire défiler le générique, « I’m Counting On You » (une sirupeuse ballade du jeune Elvis Presley) crépite discrètement. Rapport? Elvis c’est, non seulement le rock’n’roll, les déchaînements sulfureux et donc l’éveil de la sexualité, mais également la borne entre deux âges (que le documentaire confrontera) en même temps qu’une incessante déclaration d’amour à sa maman. Oui, maman — et incidemment, papa —, en fait, vous là, qui venez de vous marier et qui sous peu procréerez, « je compte sur vous ». C’est à cause de ces deux-là, sur qui on doit compter, que les enfants — qu’ils feront pourtant — sont plongés dans l’ignorance. Excellent exergue! 

Or, l’« ignorance vient de la peur », statueront Pasolini et ses amis, réunis autour d’une table, pour répondre aux réponses et questionner les questions. Car ce documentaire est aussi un méta-documentaire, un documentaire sur le documentaire, sur le documentaire en train de se faire. Ainsi, les réflexions d’Alberto Moravia (écrivain) et de Cesare Musatti (psychanalyste) jetteront un peu de lumière sur cette grande noirceur dans laquelle l’Italie des sixties semble plongée et permettront à Pasolini de transformer son enquête sur la sexualité en croisade contre l’ignorance. En définitive, la question à laquelle il tenterait de répondre, sans jamais la poser frontalement, serait : « Mais d’où vient donc cette peur? » 

Comme dans tout le reste de cette fascinante expédition, l’intérêt ne repose pas tant dans la réponse aux questions posées que dans les interlocuteurs à qui on les posera, que dans le contexte dans lequel on les posera, que dans la façon dont on les posera et que dans la façon dont chacun, en somme, révélera bien plus que ce qu’il croit révéler en essayant de ne pas y répondre. 

Portons d’abord attention aux choix des personnes qu’il questionne. Si Pasolini interroge un vieux chef de train, c’est parce qu’il en a vu (...du pays) et que les réponses qu’il fourguera, sans dérailler, seront... atrocement rectilignes... provenant d’un monde parallèle... plongées dans le noir d’un interminable tunnel. S’il questionne des intellectuels, c’est pour les amener à parler de leurs corps et s’il questionne des sportifs, c’est pour les forcer à intellectualiser le sexe. S’il demande à des militaires s’il est « plus important d’être un Don Juan ou un bon papa », c’est pour les entendre se dénigrer physiquement et voir craqueler leur virilité. Si une bourgeoise affirme que les femmes sont les égales des hommes, c’est pour lui faire admettre qu’une fille-mère sera toutefois sévèrement jugée. Un des premiers intérêts de cette enquête réside donc non dans la réponse elle-même, mais dans ce que les réponses révèlent des personnes à qui on les pose : les lettrés semblent plus coincés que les illettrés, les paysans semblent moins retardés que les urbains et les parents semblent aussi ignorants que leurs enfants. 

Mais Pasolini ne met pas seulement ses interlocuteurs en contradiction avec eux-mêmes, il les met encore, par le montage, en confrontation les uns les autres : enfants et parents, gars et filles, jeunes et vieux, prolétaires et universitaires, ruraux et citadins, gens de gauche et gens de droite, gens du Nord et gens du Sud... S’il est triste d’entendre les vieux couples admettre sans ambages qu’il n’y a plus de sexe dans le mariage, il l’est encore plus d’entendre les jeunes vouloir se marier pour pouvoir en avoir. Plus encore, on savourera l'insolence de la mise en scène. L’idée de poser les questions les plus privées dans les lieux les plus publics — rue, resto, stade...! — révèle son désir, totalement assumé, de décloisonner les esprits, d’ouvrir la discussion, de désinhiber le sexe... de vaincre la peur.  

À cet égard, comment ne pas goûter l’audace qui le pousse, en pleine plage, sous un soleil radieux, pendant les vacances, loin du train-train, à poser des questions sur le divorce (qui était interdit à l’époque). Aussi, notons ceci, au passage : plutôt que de demander si les gens sont heureux en mariage, demandez-leur s’ils sont pour ou contre le divorce. Si les vieux sont contre, c’est parce qu’ils jalouseraient sans doute ceux qui, moins pieux qu’eux, feraient ce qu’ils n’ont jamais eu le courage de faire, si les parents hésitent, c’est probablement que les relations sont tendues, et si les enfants sont pour, c’est parce que leur quotidien au milieu de ceux-là est invivable. Qui plus est, ces questions sur le divorce offrent quelques perles à méditer : « Le divorce, c’est une manière de répéter l’erreur. » Ou encore : « Même si je divorce, je reste cocu. » On croirait lire les pages roses du Larousse.  

C’est d’ailleurs dans la façon de poser les questions que Pasolini se révèle un redoutable enquêteur. Vous voulez savoir si un homme fréquente les péripatéticiennes (qu’il questionnera aussi, au demeurant)? Demandez-lui ce qu’il pense de la « loi Merlin » (une loi qui interdisait la prostitution depuis 1958). S’il répond au passé — « Ah... c’était mieux avant...! » — c’est qu’il les a connues. Vous voulez savoir ce que pensent les ouvrières de ces péripatéticiennes? Apprenez-leur qu’elles font plus d’argent qu’elles. Vous en saurez davantage sur les vertus qu’elles affichent. En outre, le rapport entre le sexe et l’argent débordera vite du quadrilatère. Et l’on sentira la patte (gauche) du cinéaste. Un homme prouvera les bénéfices d’un retour à sa légalisation en comparant l’argent qu’un jeune gagne au prix qu’une femme coûte. Un autre établira des liens entre l’exploitation des gars de shop et l’exploitation des filles de joie. Et, du reste, pour pouvoir baiser, il faut se marier. Or, pour se marier, il faut se faire baiser (comprendre : peiner comme un forçat pour récolter son oseille). Parce que se marier coûte cher. On n’en sort pas! C’est toute la société qu’il faut changer! Et comment ne pas frémir en apprenant que si les familles pauvres préfèrent avoir des garçons, ce n’est pas parce que les filles sont moins travaillantes, c’est parce que, si on les envoie à l’usine, elles se feront indubitablement violer par leur patron. Il y a de ces raisons qu’on ne soupçonnait pas. CQFD : « Il faut se débarrasser du capitalisme! »  

Enfin, on se régalera de la manière, complètement décomplexée, avec laquelle Pasolini aborde les badauds : que pensez-vous des films pornos, des clubs de strip-tease, des maisons closes, des « déviances » comme l’homosexualité, sujet sur lequel les interviewés et leurs atterrantes répliques — j’éprouve pitié, dégoût, compassion... ces gens-là doivent être punis... il faut les sauver... — ne savaient pas à quel point Pasolini (qui ne devait pas rire tant que ça dans sa barbe de trois jours) en connaissait un bout. Mais le cinéaste s’amuse à leurs dépens quand il demande — opiniâtre, mais impassible — ce qu’ils ressentent quand ils se disent ainsi choqués... et comment est-ce que leurs émotions se manifestent. Et on les voit perdre leur sang-froid, vociférer, s’époumoner... Alors, il pousse d’un cran (la façon, toujours) : « Et si vous appreniez qu’un de vos enfants était "anormal"... "inverti"? ». On les voit bégayer, contourner, détourner... Habile revanche. 

En voulant dessiner le visage de l’Italie des années 1960 et comprendre son rapport à la sexualité, Pasolini a surtout révélé, en posant ses questions à tout un chacun, les préjugés liés à leur croyance, à leur classe, à leurs régions, à leur âge ...à leur sexe. Or, les préjugés viennent de l’ignorance, et l’ignorance vient de la peur (a-t-on statué). Et c’est en évitant de répondre qu’on répond le mieux. Pourquoi ne répond-on pas, demande Pasolini à Moravia, en fin de parcours. Parce qu’on s’obligerait à se questionner soi-même, à prendre acte de ses tabous, et parce qu’on aurait peur, en prenant position, de se commettre et de perdre la face. On a peur du sérieux. Aussi préfère-t-on esquiver le malaise par le rire. 

Gageons que le public d’aujourd’hui, en ponctuant la projection de ses ricanements, laissera son malaise nous péter en pleine face. 

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Critique publiée le 21 septembre 2022.