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After Yang (2021)
Kogonada

Archéologie des mémoires

Par David Fortin

Américain d’origine coréenne, Kogonada a de multiples avatars selon ses différentes occupations et les réalités qu’elles occupent, ce qui pousse les questions identitaires à se retrouver au cœur de son œuvre. Il s’est d’abord fait connaitre avec ses essais-vidéo qui, tout au long de la décennie 2010, lui apportèrent une certaine renommée en travaillant auprès de la revue britannique Sight & Sound, du British Film Institute et de la célèbre maison d’édition Criterion Collection. Avec ses essais délicats et précis, il réussissait à transcender cette forme visuelle de l'analyse cinématographique en démontrant une créativité dans la correspondance entre les plans. Ces années lui auront servi autant pour sa réflexion sur la forme que pour sa pratique stylistique puisqu’on retrouve chez lui cet art du montage dès son premier long métrage, Columbus (2017), ainsi que dans son nouveau film, After Yang, qui poursuit dans la même veine que le précédant en arborant le même rythme posé, puis en développant certains des thèmes abordés tel l’identité et le deuil, puisant majoritairement dans l’approche de son maître à penser Yasujiro Ozu afin d’organiser l’ensemble, tant visuellement que thématiquement.

Dans un avenir rapproché aux relations géopolitiques indéfinies mais altérées, les progrès technologiques font cohabiter humains, clones et intelligences artificielles dans des cellules familiales qui se construisent selon les idéaux sociopolitiques de chacun : de la famille voisine, toute blanche, comblant leur manque par le clonage « local », à celle du protagoniste, complètement diversifiée, trouvant chez le technosapien racisé (une intelligence artificielle bio-technologique dotée d’une apparence humanoïde) le chaînon culturel manquant à l’éducation de leur fille adoptive. Frank (Colin Farell, étonnant dans son jeu en retenu), le père de cette famille  « constituée », est un traditionnaliste dans l’âme. Spécialiste du thé, il est proche de la nature et des autres cultures autant qu’il est connecté aux technologies qui font partie du quotidien. Il recherche autant une qualité dans ce qu’il produit ou consomme que dans sa vie familiale. Le jour où Yang (Justin H. Min), leur technosapien  servant de grand frère pour leur fille Mica (Malea Emma Tjandrawidjaja), devient défectueux, Frank cherche à trouver une solution pour le réparer mais fera vite face à des imprévus qui, apportant leur lot de questions éthiques, lui rendront la tâche difficile. Entre l’attachement de Mica à son « grand frère », la proposition de Kyra de s’en débarrasser afin de se reconnecter à leur fille adoptive et la volonté de Frank de le faire réparer, ces imprévus amèneront ce dernier à découvrir une partie de Yang qu’il ne connaissait pas et qui lui en révèlera autant sur Yang que sur lui-même, sa famille, et ultimement sur leur place respective dans celle-ci.

Inspiré de la nouvelle Saying goodbye to Yang de l’écrivain Alexander Weinstein, Kogonada s’approprie le récit pour mieux y développer ses thèmes de prédilection: la question identitaire, le choc culturel, le deuil et la mémoire. Déjà présent dans Columbus, ces thèmes sont ici complexifiés par le monde dans lequel il les incorpore et l’aspect fragmentaire de celui-ci (un des seuls lieux communs étant la maison, le monde extérieur (et plus largement le reste du monde) est surtout suggéré par les souvenirs de Yang. De Columbus, il retient aussi son rythme posé, presque méditatif, et l’élocution tout en douceur de ses personnages. Cette signature particulière de Kogonada permet de mieux ressentir le poids de ce qui est dit, l’émotion de ce que ces paroles viennent induire. Le seul bris de rythme sera ce générique d’ouverture, assurément un des meilleurs de l’année, qui vient présenter toutes les familles (et indirectement une partie des divertissements médiatiques de ce monde futuriste) qui dansent à l’unisson devant un programme interactif. Au-delà de l’aspect ludique et surprenamment pop, ce générique d’ouverture permet de situer la dynamique de la famille (surtout suivant la conversation qui ouvre le film entre Frank et sa femme), ainsi qu’un aperçu du monde dans lequel elle se trouve. Surtout, elle permet de situer Frank par rapport à sa famille et la déconnection qu’il ressent avec celle-ci. Le jeu interactif étant de tester la capacité de chaque famille à rester synchro durant la danse, on comprend immédiatement l’enjeu réel du film qui est pour Frank de se reconnecter à celle-ci ; d’être « synchro » avec sa femme et sa fille. Cette imminente dissolution de la famille dans un monde moderne renvoie, à sa façon, aux enjeux scénaristiques d’Ozu. Au fil des interactions de Frank avec son entourage, on y décèle la déconnection des familles américaines entre elles par leurs valeurs, ainsi que la déconnection interpersonnelle subie par l’éloignement physique (plusieurs interactions étant souvent effectuées à travers un appareillage technologique).

After Yang est avant tout une exploration identitaire. Cette quête se fera à travers la mémoire de Yang que Frank va explorer en parcourant son « disque dur » sur lequel on retrouve plusieurs courts moments archivés sélectivement par Yang. L’exploration y est démontrée visuellement comme une expérience similaire à celle de la réalité virtuelle. À l’aide de très simples lunettes, les capsules enregistrées par Yang se parcourent comme un ciel étoilé dans lequel on flotte pour y sélectionner des points lumineux qui déclenchent l’ouverture de quelques secondes à la fois dans la (les) vie(s) de Yang. Un concert musical où son regard est rivé sur une jeune femme, une marche dans la plantation de thé avec Mica, une observation de son image dans un miroir, etc. Aussi subtile soit-elle, l’exploration visuelle de cette architecture virtuelle de la mémoire est ce qu’il y a de plus explicite dans la démonstration technologique. Les échanges virtuels sont montrés par un simple champ-contrechamp des interlocuteurs faisant face à la caméra. Le ratio de l’image changeant étant le seul indice que l’échange se fait à travers ce qu’on imagine être un écran, cette volonté de cacher la technologie sans nécessairement cacher les diverses exploitations de celles-ci permet à Kogonada de mettre l’emphase sur les enjeux soulignés par ces avancées, de les traduire en questions existentielles sans pour autant nous distraire par la démonstration visuelle.

C’est aussi l’intériorité de Yang qui est révélé durant l’exploration de sa mémoire sélective On y découvre des actions qui ne suivent pas la logique de son programme initial, on y comprend des émotions, on y devine une possible prise de conscience. Les questions identitaires, initialement de rôle, puis éventuellement d’ethnicité, deviennent rapidement humaines. Ce qui définit être « humain » se brouille et se confronte à des questions existentielles plus larges. À travers ces réflexions qui se retrouvaient aussi en partie dans Columbus, c’est sa propre identité confuse que Kogonada questionne. En effet, ce cinéaste américain, né en Corée du sud, reste très discret sur sa vie personnelle et « Kogonada » est en fait un pseudonyme, le cinéaste délaissant son nom coréen et ne s’identifiant pas à son nom américain, ayant finalement opté pour un hétéronyme puisé dans le nom du scénariste habituel des films d’Ozu, Kogo Noda.

Si la question identitaire est au centre du film, une scène représente à elle seule cette thématique et englobe toutes les préoccupations du cinéaste. Il s’agit de la discussion autour du thé entre Frank et Yang. Lors d’une préparation de thé que Frank a l’habitude de faire, Yang lui demande comment lui est venue cette fascination pour cette boisson d’origine chinoise. Frank creuse alors dans sa mémoire pour retracer le moment déclencheur de cette passion, jusqu’à ce que lui revienne à l’esprit une scène spécifique d’un film documentaire sur le thé qu’il a vu plusieurs années auparavant (All in This Tea de Les Blank, 2007) dans laquelle le cinéaste allemand Werner Herzog explique comment une gorgée de thé peut communiquer toute une mémoire collective depuis la cultivation du plan jusqu’à son cheminement vers la tasse de thé qui est finalement bue. Suivant cette pensée, ce thé d’origine chinoise transporte une mémoire qui se rend à Frank en le buvant. Suivant une réflexion plus abstraite mais très liée à ce moment, Frank est spirituellement chinois (son cœur est imprégné par cette culture), Yang est virtuellement chinois (c’est un technosapien qui a une apparence physique chinoise et pour qui on a implanté un savoir culturel chinois), puis Mica est biologiquement chinoise, (étant née là-bas avant d’être adoptée par Frank et Kyra). Kogonada est coréen d’origine, américain d’adoption et japonais de cœur. Ces complexités identitaires parcourent subtilement le récit sans jamais l’étouffer, ouvrant des portes, posant des questions, laissant place à la réflexion. Le thé devient ce parallèle à la mémoire et à la question identitaire. La citation que fait Frank de cette scène (imitant l’accent d’Herzog) mentionne qu’une tasse de thé contient tout un monde, de la même façon que les données numériques de Yang contiennent tout un monde. De la même manière, la scène située dans la plantation de thé où Yang explique à Mica la technique botanique d’anastomose pour lui faire comprendre les caractéristiques du déplacement d’une partie d’un arbuste/famille vers un/e autre englobe les questionnements identitaires liés aux enfants adoptés.

Sous son apparence simple, After Yang comporte plusieurs couches de complexités à éplucher pour y découvrir la richesse qui le compose. Plusieurs gorgées du thé permettent à Frank d’y découvrir toute la complexité que peut apporter ce breuvage. Plusieurs films permettent à Kogonada d’explorer son identité à travers celle de ses personnages, se branchant indirectement au monde interculturel que son cinéma parvient à contenir.

 

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Critique publiée le 5 juillet 2022.