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Thrilling Bloody Sword (1981)
Hsin-Yi Chang

Le cinéma du dimanche

Par Olivier Thibodeau

Les collectionneurs de perles psychotroniques méconnues peuvent se réjouir avec la récente restauration 2K de Thrilling Bloody Sword par la American Genre Film Archive et Gold Ninja Video, un film qui, malgré son manque de raffinement, mérite amplement d’être redécouvert. Production taïwanaise tournée à Hong Kong et en Chine, dotée d’un scénario qui évoque la peinture à numéros postmoderne et d’une bande sonore hétéroclite, quasi schizophrénique, entre le p-funk et les violons lancinants du mélodrame hollywoodien, son succès est imputable surtout à ses amusantes scènes d’action, ses effets spéciaux délirants et son exquise direction artistique. Plus, en tout cas, qu’à l’humour ringard et les péripéties familières qui caractérisent son récit de prince héroïque, de princesse amoureuse et de magiciens démoniaques. Plagiant à tous azimuts, s’inspirant de nombreux contes classiques (des récits homériques et grimmiens jusqu’aux space operas des années 70 en passant par le slapstickdes Trois Stooges), l’œuvre de Chang Hsin-Yi nous apparaît comme un méli-mélo aux saveurs empruntées, un snack exotique pour une soirée de divertissement nostalgique.

Il suffit de la séquence d’ouverture pour nous plonger dans le bain, surtout que celle-ci contient un aperçu assez exhaustif des combats qui vont se dérouler lors du dernier acte. Il s’agit surtout d’un étalage parfait du type d’effets spéciaux maladroits, mais incroyablement imaginatifs que s’apprêtent à déployer les cinéastes. L’épée titulaire surgit à l’écran, se gorgeant de lumière, puis tirant quatre éclairs de sa pointe. C’est le héros qui prend ensuite le relais, apparaissant en négatif au moment de combattre les différents gardiens de la « boîte magique » de la fin, qui se fondent dans les murs, projettent des membres désincarnés pour mordre et enserrer le héros, mais finissent inexorablement empalés sur sa lame. On voit des Molochs à la mâchoire fumante, des proies catapultées à l’horizon et des genres de kaijus petit format. On croirait presque assister à l’introduction d’une émission pour enfants, où la production met toutes ses cartes sur la table afin de garantir l’intérêt du spectateur. Et c’est très bien comme ça, puisque cette séquence cultive chez nous l’anticipation salutaire des excellentes scènes d’action finales, anticipation qui nous aide à passer à travers l’exposition somme toute banale d’une prémisse centrée sur les exploits d’un prince valeureux combattant les monstres générés par un couple de magiciens usurpateurs à l’aide de différents items découverts avec le concours d’une petite fée. La direction artistique est aussi superbe, les coiffes de la royauté et les monstres grossiers issus de la mythologie grecque particulièrement : le cyclope, l’hydre, l’épée et l’armure magiques, bref tous les fantasmes de notre enfance, si bien que le film s’enfile comme de vieilles pantoufles.

S’inscrivant dans la plus pure tradition du cinéma des attractions, de ces matinées dominicales magiques où les jeunes banlieusards peuvent oublier momentanément le cloaque stérile de leur existence, Thrilling Bloody Sword constitue avant tout un kaléidoscope d’images spectaculaires. Tout enjeu dramatique ou moral est donc secondaire au déploiement des idées farfelues entretenues par les cinéastes. C’est le cas notamment du récit d’origine de la princesse, fille d’un couple royal par voie d’un météore fertilisant, née d’une chrysalide retrouvée par sept nains (!) après avoir été abandonnée parmi les roseaux par des parents dégoûtés (un peu à la manière de Moïse). Il s’agit moins d’un élément dramatique que d’une excuse pour montrer le beau cocon palpitant de la princesse, qui, elle, ne sera bientôt plus qu’une princesse, se transformant en simple objet d’échange entre les différents personnages (le héros, le roi et les méchants magiciens). Selon la logique ludique du film, il est plus significatif de voir apparaître l’esprit prisonnier de la « boîte magique » que de connaître l’histoire de son bannissement, comme il est plus important de montrer des « nains » que d’élaborer sur les raisons thaumaturgiques de leur petite taille. Ce qui compte, c’est la monstration. C’est pour ça d’ailleurs que la qualité douteuse de certains effets spéciaux ne gâche jamais le plaisir que nous ressentons à les voir, au sein d’un monde où il est interdit d’entrer sans préalablement suspendre son incrédulité. Il est simplement trop amusant de voir tour à tour la tête des soldats tourner sur elle-même, des petites fées tenir dans le creux d’une main et des boîtes qui zèbrent le ciel en un flash pour critiquer le caractère ostentatoire des trucages et des câblages.

Comme dans tout bon film d’arts martiaux, le gros du spectacle réside également dans l’art du montage, qu’emblématise parfaitement la confrontation finale. À ce titre, nous sommes gâtés, avec quatre scènes d’action consécutives pour conclure le récit, lorsque le protagoniste (et une poignée de laquais sacrificiels) grimpent une montagne à la recherche d’un palais magique, et doivent combattre un petit Rodan dans une caverne, puis quatre guerriers statuaires sur le sommet (qu’il faut vaincre en touchant sur chacun leur « point mortel »), une créature aux membres détachables et, finalement, le couple de méchants principaux qui usent de lance-flammes prismatiques pour rivaliser contre le porteur héroïque de l’épée magique. C’est une orgie de coups d’estoc extravagants, de savates volantes et de chorégraphies invraisemblables, comme dans la plus pure tradition du cinéma d’action fantastique asiatique. C’est la cerise sur le sundae du dimanche (ou du jeudi des Nuits de la 4e dimension), que tes parents t’amènent manger exceptionnellement, pour te rappeler qu’il n’y a pas dans la vie que la vaisselle et les devoirs, mais aussi quelques délices calorifiques, enviables pour leur carence nutritive.

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Critique publiée le 6 avril 2022.