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Jane par Charlotte (2021)
Charlotte Gainsbourg

Sans filtre

Par Anne Marie Piette

Jane par Charlotte met en scène la mère (Jane Birkin) par la fille (Charlotte Gainsbourg), et le maillon absent, le père iconique, Serge Gainsbourg, devient ici un singulier chaînon dans la généalogie des enfants de l'actrice britannique ; entre Kate, Lou et leurs pères respectifs : John Barry et Jacques Doillon. Le film concède dès les premières images son désir de simplicité, de naturel brut et désarmant, avec sa facture documentaire sobre et candide. Le glamour, c'est elles. Nul besoin d'artifices pour mettre ces sujets en valeur, mais une caméra élémentaire pour saisir le charme irradiant et la résolution franche des propos récoltés et confiés de but en blanc. Gainsbourg fille semble peu intéressée au décorum, il s’agit d’un acte urgent et primaire d’amour, pouvoir regarder sa mère et se l'approprier, le temps d’un tournage sur quelques mois. La mère et la fille, deux monstres sacrés, s’intimidant l’une l’autre, depuis toujours aux dires de Jane, témoignent sans cachette d’une pudeur réciproque. C’est un huis clos auquel nous sommes sommés d’assister, mais si certains sont venus pour les personnalités publiques qu’elles sont, l’auditoire entier repart avec un sentiment de connivence venant du contenu authentique — tantôt sensible, tantôt humoristique et désopilant comme peut l’être l’univers de Jane Birkin —, mais venant également de l’universalité du propos.

Sur une scène tokyoïte, en représentation de Birkin/Gainsbourg : le symphonique, on rejoint une Jane à la voix inchangée, frêle, traînante et sensuelle — sa marque de commerce. Le temps et les contrecoups de la vie semblent finalement avoir rattrapé celle qui portait les mêmes costumes pendant vingt ans, pour ses tournées Arabesque, et qu'on commençait à croire être une éternelle nymphette. Le deuil, la maladie qui accablent, impliqués dans cette métamorphose logique, comme le fait de vieillir en général — et la solution trouvée par Jane de ne plus se regarder dans la glace — y sont d’ailleurs discutés, en trame de fond. L’autre trame, sonore celle-ci, est composée des morceaux chantés par la famille : Charlotte elle-même, des morceaux de Serge repris par Jane bien évidemment — dont Ces petits riens, mais aussi ses propres succès comme L'autostoppeuse, Je voulais être une telle perfection pour toi — on y retrouve quelques extras comme Bach ; mais mis à part Sebastian, Gainsbourg n'a pas utilisé beaucoup d'autres artistes pour une question de droit d'auteur bien évidente et soulignée d’emblée. 
 
L’approche douce de Charlotte — voire par moments doucereuse —, pour questionner sa mère, fait a priori l’effet de l'écoute d'une fillette conciliante à tout prix, sauf cette seule fois, ou elle se montre catégorique — et si j’avais pu rencontrer Charlotte Gainsbourg, lors de son passage à Montréal pour présenter son film, je lui aurais certainement demandé pourquoi elle n’a pas laissé sa mère la filmer en Super 8, lorsque celle-ci en fit la demande… Un petit accroc évocateur et non coupé au montage, mais en réalité, il s’avère que l’angle intimiste avait d’abord rebuté la principale intéressée, Jane, qui avait voulu tout arrêter, se sentant prise en otage devant l’équipe de tournage. Pour instiguer un cercle de confiance propice à la confession et renforcer l’impression d’immédiateté du film, Gainsbourg réalisa des images tournées personnellement, en addition de celles tournées avec une équipe technique. La résultante est un film expérientiel, fait pas à pas, qui prend sa forme et trouve sa voix pendant le tournage, très spontanément, sur le moment, façon Agnès Varda, qui de manière cocasse avait d’ailleurs elle aussi exploré le phénomène « Jane » sous plusieurs angles et sur plus d’un film, le plus connu étant Jane B. par Agnès V., en 1988, dont Gainsbourg reprend ici le titre et la forme, variations sur le même thème, à la sauce familiale. Filmer le plus possible, saisir les instants, même si le son c'est pas ça, qu’il manque de clarté, que l'image est sautillante, parfois à la ramasse, ça ne compte pas car c’est Varda qui avait raison : « il faut capturer, ça ne sera plus jamais pareil ! ». Le point nodal du film est d’ailleurs cette proximité dissonante avec le portrait de Jane qu’avait fait Agnès Varda. Dans cette impression d’intrusion de départ où Charlotte Gainsbourg devait en quelque sorte entraîner sa mère à la confidence, tout en l'empêchant plus loin de la filmer en retour, comme à l’inverse il est notoire que Varda prenait plaisir à être filmée à son tour par ses sujets, ce qui faisait partie intégrante de son économie du partage de l'image (avec toute la hiérarchie sous-entendue par les filmeurs vs les filmés). Nous sommes ici à l'opposé, avec une actrice fille réalisatrice qui peut-être pour la première fois dans une œuvre décide de dire non seulement « C'est ma mère, je vais la filmer, je vais reconnecter », tout en renonçant ouvertement à ce retour d'ascenseur. Un possible courant à sens unique qui ajoute une problématique à un film de réconciliation ? Pourtant, revisiter ensemble certains souvenirs de Jane fait forcément écho à leur vécu respectif de mère, de fille ou de sœur puis finalement à tout ce qui est substantiel et rassembleur. En ce sens, Charlotte Gainsbourg s’éloigne de l’emprunt à Varda pour s’attribuer une démarche autarcique.
 
C’est tantôt à New York, attablées chez Russ & Daughters, tantôt dans le quartier Saint-Thomas-d'Aquin du 7ᵉ arrondissement de Paris, et tantôt dans l'antre de Birkin et de sa gentille maison de Prat-ar-Coum, en Bretagne, non loin de Lannilis dans le Finistère — là où l’ancêtre paternel David Birkin, jadis héros de guerre de la Royal Navy, avait officié pendant la Seconde Guerre mondiale — que la fille et la petite-fille (Joe Attal) nous dévoilent tour à tour une mère et une grand-mère fantaisiste, aussi anxieuse que pragmatique. Celle qui chantait si bien en duo Melody Nelson, aujourd’hui devenue une mamie vivant seule, sans même Dolly (sa chienne), nous balance tour à tour des anecdotes drolatiques, comme ce besoin qu’elle avait de dormir avec un pyjama au ras du cou, puis des rideaux de lit et des valises lourdes sur les jambes, en raison d’une peur nocturne de se faire poignarder. Ce qui, d’un côté, faisait marrer Serge Gainsbourg puisque la belle était autrement à poil toute la journée, mais qui, en comparaison, laissait une impression claustrophobe et morbide à Jacques Doillon. Dans cette maison champêtre non loin de la mer, on discerne rapidement une Birkin quasi syllogomaniaque — une maladie douce, de son propre avis — où règne un joyeux bric-à- brac d’objets hétéroclites, des vieux bouts de baguette farineux ; « des dessins d'enfants dont tu as oublié lequel ». On pense au film Boxes (2007) réalisé par Jane : « comme toutes ces boîtes que l’on déballe au moment d’un déménagement, avec son lot de souvenirs et de regrets. » Des souvenirs qui encerclent cette grande femme avançant dans la vieillesse, comme tout un chacun. Ce rapport aux objets particuliers fait un écho contrasté amusant avec celui qui partagea jadis sa vie et chez qui la recherche de beauté formelle de l’espace était obsessionnelle, voire maniaque. Rue de Verneuil, le logis de Gainsbourg, lointain projet de musée qui verra supposément bientôt le jour, on s'y retrouve justement, bien serré·e·s dans les coins et recoins, avec Jane B qui n’y avait pas remis les pieds depuis trente ans, lorsque Gainsbarre s’était finalement barré. Tout a tenu dans le temps, tout y est pareil, les gitanes sans filtre dans le cendrier, les Repetto de cuir blanc, tout, sauf les boîtes de conserve qui ont explosées. « C'est la belle au bois dormant ici ! », dira si bien Jane. Charlotte y parle de ce projet de musée qui viendra somme toute au jour comme de l'envie de tout lâcher et que ça roule (enfin) sans elle. Propos qui cadre bien avec le film entier. Se lâcher, laisser aller tant l’émotion que l’envie ou le besoin de ressentir, de dire les non-dits. « Bravo petit chou », rétorque sa mère, dans la phrase la plus intime du film.
 
Les dames causent, une heure trente durant, de sujets pluriels et mouvants, des confidences qui racontent différemment une histoire que l’on croyait déjà connaître. Birkin admet sans fard se demander si elle n'aurait pas dû faire les choses différemment, toutes les choses, tout ce qu’elle fait, tout le temps. Elles en viennent ainsi à parler sans le nommer de ce fait divers triste qui a fait le tour du monde, la mort de Kate Barry, et cette culpabilité tenaillante. La crainte des mères de mettre leurs enfants en orbite et de ne pas pouvoir être là. Le cauchemar c'est d'être là en fait, conclut Jane, une allusion déchirante à sa défunte aînée. Jane par Charlotte est un film parfaitement imparfait à la douce mélancolie, avec sa nostalgie murmurée, remplie du présent et d’espoir pour l’avenir, malgré un manteau d'angoisse pesant comme des rideaux.
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Critique publiée le 21 mars 2022.