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Un monde (2021)
Laura Wandel

Apprendre à devenir un monstre

Par Olivier Thibodeau

À l’instar d’Audrey Diwan dans L’événement (2021), la réalisatrice belge Laura Wandel fait le pari de l’intimisme carcéral pour évoquer l’univers suffocant où sa protagoniste est forcée d’évoluer, l’entourant d’un cadre rigide dont la fuite semble toujours impossible, nous faisant partager son désespoir quotidien de façon presque épidermique. Or, il ne s’agit pas ici d’ausculter le monde « exceptionnel » de la grossesse non voulue en terre conservatrice, mais bien le tronc commun de presque tous les jeunes Occidentaux, soit la bastille déshumanisante de l’école primaire, où on pousse les individus à intégrer la valeur cardinale de nos sociétés déliquescentes : le conformisme. D’autres observateurs diront que le film traite du « problème » de l’intimidation en milieu scolaire, mais ce serait l’équivalent d’identifier une conséquence sans cause, puisque c’est finalement la normalité, le caractère anodin de l’intimidation que filme Wandel. L’horreur diégétique ne réside pas en effet dans le spectacle des actes violents commis à l’encontre des jeunes par d’autres jeunes, mais plutôt dans l’impuissance de ceux-ci à s’émanciper de cette violence et dans la stigmatisation systémique qu’ils subissent auprès de pairs (et des membres de leur fratrie) désireux de fuir toute affiliation potentiellement punissable avec eux.

Le film démarre avec une image déchirante et immédiatement intelligible, celle d’une fillette, Nora (la surprenante Maya Vanderbeque), qui pleure dans les bras de son père à l’entrée de l’école. C’est le début de ses cours, visiblement : le moment de couper le cordon ombilical et de pénétrer seule dans le monde inhospitalier de la discipline et de l’essaimage désespéré des petites âmes. Nora est prisonnière d’emblée, prisonnière d’un cadre qui ne cessera jamais de l’écraser et d’une école dont elle ne quittera jamais les murs — la réalisatrice fait le pari assumé d’introduire un personnage déterminé uniquement par ses rapports institutionnels afin de formuler une critique de l’embrigadement ordinaire. Le micro reste toujours très près de l’héroïne, si bien que, lorsqu’elle pénètre dans l’enceinte de l’école, le bruit de la foule assourdit le spectateur également, forcé dès lors de partager les impressions intimes d’une enfant dont le calvaire ne fait que s’amorcer. Les choses s’enveniment bientôt lorsque son frère Abel (un Günter Duret exsangue) commence à encourir les foudres d’un groupe de garçons après s’être interposé entre eux et sa sœur. Témoin impuissant des tortures subséquentes qu’il subira entre leurs mains, Nora finira par le désavouer afin de préserver sa propre image, se familiarisant ainsi à un monde où l’éthique est incompatible avec la survie en société, un monde qui, pour les jeunes de son âge, est circonscrit entièrement dans les limites d’un cadre (cinématographique et institutionnel) dont il est impossible de s’émanciper.   

En effet, la puissance du cadrage extrêmement restrictif imposé à la protagoniste, qu’on suit à la trace lors de divers moments de sa journée, réside surtout dans le processus d’isolement qui en résulte. Il y a peu de choses dans le plan à part elle, peu de support, peu de compassion, peu de gens pour l’aider. Les voix désincarnées des autres, qui filtrent d’un hors-champ surchargé, presque exaspérant, prennent du coup l’allure de manifestations souveraines, quasi divines, porteuses d’impératifs irrépressibles ou de menaces constantes, pouvant surgir en tout temps, fustiger et blesser. C’est le cas, notamment, lorsque Abel, apostrophé quelques jours plus tôt pour avoir mouillé ses pantalons, subit l’inquisition des amies de Nora, qu’on devine en par-delà les confins du plan, ou lorsque le photographe de l’école demande aux frère et sœur de se rapprocher, de s’enlacer et de sourire malgré eux. La relation entre les deux protagonistes, qu’on sait scrutée par des myriades de regards indiscrets et omniscients, devient donc vite houleuse, voire cruelle, au vu de la prescription d’ostracisme qui pèse sur Abel et dont la mise en application est sans cesse observée.

Cette rigidité du cadre, de même que le positionnement de l’objectif à hauteur d’enfants, permet aussi la relégation de presque tout le monde adulte en marge de l’image. Le processus rappelle presque l’iconographie du film d’horreur états-unien depuis les années 80, où les parents sont presque toujours absents de l’écran, voire de la diégèse tout entière, impuissants à protéger leur progéniture contre les monstres qui rôdent aux alentours. Ici, on ne voit que les bras du professeur de gymnastique alors qu’il accompagne Nora sur la poutre ou le tremplin, constituant une malingre béquille temporaire. De la même façon, les autres adultes, particulièrement le personnel enseignant, disparaissent sitôt leur fonction immédiate accomplie, pénétrant maladroitement, frileusement ou vainement dans le champ (lire : la prison de la Nora) pour y adresser quelque problème ponctuel, mais sans vision d’ensemble, limités dans leurs actions par tel ou tel règlement écrit ou tacite. Papa n’a pas le droit de venir dans la cour de récréation  ; il sera donc forcé de rester en périphérie et d’observer, ne possédant finalement qu’un pouvoir limité d’intervention auprès des parents des bourreaux, qui, eux, n’ont d’autres pouvoirs que d’exiger des excuses stériles de leurs enfants. On sent surtout que la logique opératoire à laquelle obéissent les adultes consiste à voir un problème circonstanciel dans le problème systémique que constituent les rites initiatiques réservés aux personnes de peu de statut dans une économie canine des rapports humains.

Salutairement court (à environ septante minutes belges), le film offre une expérience brutale et implacable qui s’apparente à un dur retour en enfance, au moment où il faut «  apprendre à se défendre  », à trouver sa place parmi un cheptel de moutons qui ressemblent étrangement à des loups dans leurs moutonneries. Un monde est particulièrement affligeant puisqu’il n’offre aucune échappatoire aux protagonistes, que nous apercevons toujours dans des situations de stress, à protéger leur intégrité face à des gens qui n’attendent qu’un faux pas pour les dévorer. Le sanctuaire domiciliaire leur est catégoriquement refusé, déni qui exacerbe en outre grandement la tragédie fraternelle vécue par Nora et son frère Abel, dont les souffrances sont autant de poids immenses à porter pour les deux enfants. Stoïquement et en silence.

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Critique publiée le 14 mars 2022.