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Délivrez-nous du mal (1966)
Jean-Claude Lord

Variations pour un clown triste et un bourreau baratineur

Par Olivier Thibodeau

Quand on épluche la filmographie de Jean-Claude Lord, on y découvre un titre en fin de liste, comme caché de la vue d’un public habitué à son travail télévisuel et à son cinéma hyper emphatique des années 70 : Délivrez-nous du mal. Tiré du roman éponyme de Claude Jasmin (qui cosigne ici les dialogues), le film pâtit malheureusement du même insuccès critique et populaire que le livre, tuant dans l’œuf toutes les prétentions avant-gardistes d’un cinéaste qui y consigne de façon maladroite, mais onirique et délicieusement impitoyable le récit d’amour trouble qui unit le mélancolique André (Yvon Deschamps) au suffisant Georges (Guy Godin).

Tourné en 1965, terminé de produire en 1966, le film ne sera diffusé qu’à partir de 1969, année où l’homosexualité est finalement décriminalisée au Canada. C’est d’ailleurs sous cet angle que l’œuvre sera publicisée, comme le « premier film canadien sur l’homosexualité » [1], mais en vain, puisqu’il s’agira d’un échec commercial retentissant et d’« une leçon d’humilité » [2] pour Lord, qui n’avait que 22 ans à l’époque. Ne possédant rien d’un conte émancipatoire — il s’agit en fait d’un récit d’angoisse psychologique —, le film ne gagne pas à être analysé sous la lorgnette de la représentation des homosexuels [3]. À un niveau plus primaire, il s’agit en fait d’une exploration symbolique de l’homo quebecensis en tant que mâle complexé, écartelé entre l’héritage culpabilisant du catholicisme et l’angoissante liberté promise par la révolution sexuelle. C’est le « Canadien français qui se cherche » de Gilles Groulx, mais abordé d’un angle plutôt psychosexuel que proprement identitaire.

Le film démarre avec un générique d’ouverture d’une maladresse indescriptible, à des années-lumière de Bingo (1974), où le spectacle des incartades commises par Réjean Guénette et Anne-Marie Provencher sur la chanson thème de Lise Thouin constitue le point fort de l’œuvre. Ici, la combinaison bordélique d’une séquence d’action, où des autos coursent sur du bitume de campagne, avec le défilement arthritique de tous les noms au générique crée une impression schizoïde, alors que les noms nous distraient de l’action et vice-versa. Le dessein diffus de cette séquence est de nous montrer quelques moments de félicité entre André et Georges, qui s’amusent à regarder la course et se promènent en bateau-moteur sur le lac. Il s’agit d’ailleurs là du seul moment d’harmonie entre les deux hommes qui, par la suite, s’engageront dans une relation strictement toxique où André souffrira et où Georges le torturera sans cesse (pour notre plaisir malsain). Le processus est plutôt redondant, mais il est cohérent dans sa grande noirceur, que la photographie ténébreuse reflète parfaitement. Il est abrasif, corrodant, pénible, à l’instar de l’amour lui-même, qui se profile ici comme une torture auto-infligée par un protagoniste qui, en bon clown triste, accepte servilement son rôle auprès d’un maître de cérémonie tortionnaire

 


:: Publicité dans La Presse (source : Films du Québec)
 

Rouages centraux de l’œuvre, les deux interprètes principaux se débrouillent très bien en tant que pôles opposés du spectre de la domination sexuelle. Le charismatique Guy Godin (« vedette reconnue de “VALÉRIE” » [4]) s’impose surtout par son charisme, par la posture impérieuse, insouciante et omnipotente qu’il adopte, dès la première scène, face au personnage de Deschamps. Par la cruauté anesthésiante de sa voix, qui susurre des mots d’encouragement, des « comme tu me fais plaisir » et des « merci » à son amant alors qu’il se passe la corde au cou. Ce dernier se contente quant à lui de baisser les yeux et de supplier son partenaire désinvolte, démontrant une soumission de tous les instants qui nous le rend parfaitement crédible en tant que membre subalterne du couple. De ce fait, le film se déploie comme un album de vignettes où se joue sans relâche une sorte de jeu S&M fascinant dont André peine à se soustraire, comme par déférence naturelle, se repaissant de son propre avilissement. À peine remis d’une humiliation publique où Georges le compare à « une sangsue » devant ses collègues de bureau, André en redemande et s’assure de la présence constante de son bourreau, qui se moque de sa peur des femmes, de ses excès de vertige et qui maudit sa présence encore et encore, allant même jusqu’à exhiber ses amantes, incluant sa sœur Lucille (Catherine Bégin), devant ses yeux fuyants. On s’imagine presque une version post-duplessiste de Sacher-Masoch.

Au-delà du plaisir kinky que procure la déconvenue annoncée d’André, catholique complexé et anachronisme ambulant dont l’attrait pour la flagellation semble se muer naturellement en attraction perverse pour le macho sans scrupule de Godin, dont il jalouse et vénère simultanément la puissance sexuelle, l’attrait du film réside dans son caractère uchronique. Délivrez-nous du mal constitue en effet un rare exemple de ce qu’aurait pu être le cinéma de Lord s’il n’avait jamais emprunté la voie télévisuelle (qu’émulent en essence ses films des années 70, où chaque scène, aussi punchée soit-elle, ne semble toujours servir qu’à délivrer les dialogues nécessaires pour faire avancer le récit jusqu’à la scène suivante).

S’inscrivant dans le sillon de Jutra (une affiche d’À tout prendre [1963] pare ostensiblement le mur de l’appartement d’André) et de Groulx (La chat dans le sac [1964]), Lord emprunte au lexique de la Nouvelle Vague pour injecter une dose de fantasmagorie à son récit de malaise amoureux. Freeze frames, raccords symboliques (le feu d’artifice lors du soliloque romantique de Georges) et surenchère de voix off (je crois même que le refus du synchrone est parfaitement assumé) contribuent à manifester la subjectivité du protagoniste qui, a contrario des Claude d’À tout prendre et du Chat dans le sac, n’est pas un intellectuel révolutionnaire paumé, mais un riche catholique coincé, c’est-à-dire l’incarnation complémentaire de l’homo quebecensis des années 60. Rajoutons à cela une bonne dose de musique jazz, accompagnée par une série de mélodies élégiaques signées par François Dompierre pour un peu de saveur locale, qu’emblématisent en outre les magnifiques paysages laurentiens où se promènent les deux protagonistes, et nous nous retrouvons avec un film qui n’est pas si mauvais que ça. Une caricature opportune du mâle québécois obscurcie malheureusement par les questions relatives à sa représentation de l’homosexualité, arbre malingre qui cache la forêt touffue des stigmates sexuels issus du conservatisme catholique.

 

 


[1] Charles-Henri Ramond, « Délivrez-nous du mal – Film de Jean-Claude Lord », Films du Québec (juillet 2016), https://www.filmsquebec.com/films/delivrez-nous-du-mal-jean-claude-lord/ NDLR : Il s’agit pourtant d’une affirmation mensongère puisqu’on avait pu voir l’excellent Winter Kept Us Warm de David Specter dès 1965.

[2] Marc Lamothe, « Entrevue : Jean-Claude Lord », SpectacularOptical – Le Webzine officiel du Festival international de films Fantasia (février 2012) http://www.spectacularoptical.ca/2012/02/interview-jean-claude-lord/

[3] Thomas Waugh dira du réalisateur qu’il « remplit la coquille creuse du prédateur-victime de Trouble-fête avec une salade richement putrescente de contradictions, d’évasions et de haine. » Voir Thomas Waugh, « Nègres blancs, tapettes et “butch” ; les lesbiennes et les gais dans le cinéma québécois », Copie Zéro — Vues sur le cinéma québécois, no 11,‎ (octobre 1981) : 12-29, http://collections.cinematheque.qc.ca/articles/negres-blancs-tapettes-et-butch-les-lesbiennes-et-les-gais-dans-le-cinema-quebecois/.

[4] Charles-Henri Ramond, op. cit.

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Critique publiée le 26 janvier 2022.