VOL. 5 NO. 26
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Passion (2021)
Maja Borg

Soumission salvatrice

Par Sarah-Louise Pelletier-Morin

Avec le long-métrage documentaire Passion, Maja Borg signe une œuvre très personnelle où elle met en scène sa quête de « réparation » à travers deux pratiques rituelles : le catholicisme et le BDSM. Après avoir visionné Passion, je me suis demandée pourquoi, malgré ses qualités, le film tombait à plat, pourquoi l’œuvre paraissait écrasée par le poids de sa propre contingence. Un des premiers écueils semble résider dans sa difficulté à énoncer une question spécifique - aussi implicite fut-elle – ce qui lui aurait donné un aspect plus tragique ; malgré cet écueil, le film réussit néanmoins à formuler plusieurs idées fort stimulantes sur le rapport humain au désir.

Il faut le souligner d’entrée de jeu : Passion est un film sans passion. Le titre apparaît, en effet, totalement décalé par rapport à la proposition glaciale de la cinéaste. Si le synopsis annonce la mise en parallèle du catholicisme et de la culture BDSM, de fait, l’œuvre se penche surtout sur la culture BDSM. Le pouvoir réparateur du catholicisme devient alors une trame secondaire du film.

Il apparaît étrange, à première vue, de lier ces deux pratiques, qui ne semblent pas animées par la même éthique ni par le même rapport à la transgression. Or, on est étonné de trouver autant de points de rencontre entre elles au fil du documentaire. Parmi les caractéristiques qui les réunissent, on peut mentionner le rapport à la communauté (on se souviendra qu’à la racine du mot « religion », on retrouve religare, relier). La communauté BDSM apparaît, elle aussi, comme un lieu qui unit des gens autour de croyances communes; elle offre un espace de soin, de partage. Ces deux « croyances », si on peut les appeler ainsi, se rencontrent également dans leur rapport à la transcendance, à l’inouï, à la soumission, à l’abandon total à plus grand que soit – à un dieu, un désir, un maître. Et le film s’essaie justement à nommer cet inouï, cet hors-langage qui mobilise les adeptes, cet au-delà du dicible qui transporte leurs corps.

La pratique du BDSM est donc abordée sous un angle psychologique, voire psychanalytique – c’est-à-dire par la fenêtre du rapport entre deux ou plusieurs êtres, qui se rencontrent aux mêmes coordonnées du désir. La perspective psychanalytique est avant tout portée par une voix off, celle de Maja Borg, qui réfléchit à son désir, sa souffrance, sa réparation, son rapport à la soumission et à la domination, ses limites, mais jamais dans une perspective éthique ou politique. Cette narration, qui relève d’un réel travail d’écriture, énonce plusieurs idées stimulantes. La cinéaste compare, par exemple, la scène BDSM à la scène de cinéma, en ce sens qu’elles impliquent toutes deux un cadrage, un scénario, des rôles attribués, etc.

Si l’œuvre effleure tantôt les « lois » du BDSM, en présentant notamment l’importance du consentement dans cette pratique (on en vient presque à penser qu’il s’agit d’un des seuls rapports sexuels véritablement consentis), il n’est pas question de faire un portrait-type du « pratiquant BDSM » ni d’évoquer les enjeux sociaux et politiques de cette sous-culture, ni de montrer les fluides, le cuir ou le fouet. Borg propose plutôt de retracer son entrée dans cet univers et de suivre quelques personnages pour qui cette pratique a eu des vertus de guérison. Tout est donné à voir sans voir, à travers le discours, par le biais de la voix off et d’entrevues qui proposent un retour réflexif sur la conduite du désir.

La plus grande force du film réside ainsi dans l’originalité de l’approche privilégiée par la cinéaste, qui n’a aucune ambition sociologique ni ethnographique. Passion n’est pas un document d’archive ni une incursion naturaliste, encore moins une œuvre léchée sur le plan esthétique. Le plaisir, pour ainsi dire, ne se trouve pas au niveau de l’œil. Entre les différentes entrevues, le montage intercale quelques scènes qui reconstituent, dans une artificialité surlignée et une théâtralité assumée, des vignettes de scénarios sado-masochistes. Dans ces mises en scène, la réalisation est glaciale et exempte d’érotisme, les images étant présentées en noir et blanc et les corps filmés dans leur intégralité, toujours dans leur rapport de l’un à l’autre. On n’isole jamais un bout de sein, un sexe – tout, depuis le regard de la caméra, vise à suspendre un « rapport », une relation entre un dominant et un dominé.

Bien que l’œuvre montre bien le pouvoir cathartique et la dimension passionnelle, voire spirituelle, des rituels BDSM et catholiques, le ton de l’œuvre, est quant à lui indéfectiblement sérieux (d’où l’ironie du titre). En effet, l’aspect grave de la trame sonore, judicieuse et synchrone, appuie sur cette note, tout comme le caractère terne des personnages (peu charismatiques); ces différents aspects font de Passion un film glacial sur le plan formel, sans pathos aucun – et c’est, dans cette symétrie inversée avec Fifty Shades of Grey (2015), auquel il sert de contre-pied, que l’œuvre trouve sa force et sa résonance.

Si le long-métrage parvient difficilement à trouver sa ligne de fuite, par son absence de questionnement spécifique, et aurait certainement gagné à investir une dimension un peu plus tragique, il réussira certainement, par le biais de sa narration suggestive, à toucher le spectateur intéressé par les enjeux psychanalytiques relatifs au désir.

 

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Critique publiée le 28 octobre 2021.