VOL. 5 NO. 21-22
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2 ou 3 choses que je sais d'elle (1967)
Jean-Luc Godard

Vi(ll)e en (dé)construction

Par Jean-François Vandeuren
Elle, c’est la région parisienne. Elle, c’est aussi Marina Vlady. Elle est actrice. En même temps, elle, c’est Juliette Jeanson, le personnage qu’interprète Marina Vlady dans ce treizième long métrage de Jean-Luc Godard. Demeurant fidèle à ses habitudes, le réalisateur franco-suisse propose ici une mise en scène aussi déréglée que pétillante. Ce dernier s’interroge de nouveau sur le cinéma, qu’il utilise cette fois-ci pour relater l’incapacité flagrante de la plupart des individus à s’adapter à l’évolution chaotique de la société occidentale. La forme de l’essai n’est évidemment pas facile à cerner au premier coup d’oeil. L’image du monde que nous présente Godard n’a en soi rien d’idéale. Ce point explique d’ailleurs pourquoi l’écoute de 2 ou 3 choses que je sais d’elle ne se fait pas dans le confort le plus total. Dans le présent effort, le son et la narration sont les armes de choix de Godard pour arracher le spectateur à ses habitudes de cinéphile. Et il faut bien reconnaître que l’expérience s’avère une fois de plus captivante.

Godard s’efforce dans un premier temps de remettre en question la place qu’occupe l’être humain au coeur de ces métropoles criardes le poussant continuellement à se conformer aux nouvelles valeurs sociales. Avec le coup de la vie qui ne cesse d’augmenter, chacun doit sacrifier son bonheur s’il désire s’en approcher davantage. La surconsommation nous envahit, mais nous ne pouvons pas tout avoir. Des choix doivent donc être faits. Pour joindre les deux bouts, certains n’hésitent plus à s’embarquer dans diverses combines plus ou moins reluisantes. Le cas exposé ici est celui de jeunes mères ayant décidé de se prostituer pour subvenir aux besoins familiaux. Mais attendez un peu avant de sortir vos mouchoirs. Vous n’aurez pas droit ici à un drame aussi bouleversant qu’inspirant sur la dureté du quotidien et la force du caractère humain face à l’adversité. En fait, ce sera tout le contraire. Godard est passé maître dans l’art de la banalisation et 2 ou 3 choses que je sais d’elle demeure l’un des exemples les plus marquants de sa filmographie à cet effet. Mais cela ne veut pas dire que le cinéaste franco-suisse ne désire pas susciter de vives réactions chez le spectateur. Si son effort se révèle prenant à bien des égards, Godard continue néanmoins de viser la tête plutôt que le coeur, dépeignant avec un détachement des plus inhabituels ce fait divers hors du commun dont il évacue complètement l’insolite et le scandaleux.

Nous comprenons alors pourquoi les protagonistes du film - bien conscients du rôle minime qu’ils ont à jouer dans cet univers filmique aussi large que complexe - interagissent entre eux, avec le cinéaste, et nous de surcroît, sur un ton aussi monotone et déphasé. Ainsi, lorsqu’elle n’est pas occupée à créer de superbes cartes postales de la cité parisienne et de ses chantiers de construction, la caméra de Jean-Luc Godard devient un personnage à part entière. Le chaos avec lequel cette dernière doit composer est pour sa part particulièrement bien exprimé au niveau sonore alors que Godard écrase continuellement ses images sous le poids d’un vacarme insupportable ou de lourds moments de silence. Le réalisateur ne se gène pas non plus pour augmenter à sa guise la puissance de certains bruits de fond empiétant déjà de façon considérable sur les dialogues au point de les rendre carrément agressants. Pourtant, à l’opposé, Godard nous chuchote sa narration en voix off comme si un seul mot sortant de sa bouche était suffisant pour complètement dérégler l’équilibre déjà extrêmement fragile sur lequel repose cet espace à la fois si vaste et si étroit. Il en revient alors à un montage éclectique tout bonnement éblouissant de jouer le rôle de médiateur au centre de cet affrontement sans merci entre le son et l’image.

Mais le coeur de cette continuation logique des élans de Vivre sa vie demeure le langage, que Godard conteste et déforme sans arrêt. Et si depuis le début nous ne désignions pas les choses correctement? Et si nous ne nous y étions jamais pris de la bonne façon pour communiquer nos intentions à autrui? Si l’idée de soulever de telles interrogations par le biais du conflit vietnamien se veut évidemment des plus pertinentes, Godard aborde malgré tout cette problématique d’une manière volontairement floue. Cette approche lui permet du coup de remettre brillamment en question la relation existant entre le cinéma, voire l’art et les médias en général, ses artisans et les spectateurs - que le cinéaste franco-suisse utilise ici comme cobayes. Le dédoublement entre Marina Vlady et Juliette Jeanson prend alors tout son sens. Cette dernière, comme plusieurs autres personnages, répondra tout au long du film à une série de questions sur le langage et le quotidien que Godard lui posera à notre insu, examinant ainsi la capacité du cinéma à clairement véhiculer ses idées dans un contexte où les langages parlé, sonore et visuel se font compétition tout en cherchant désespérément à entrer en harmonie. Mais existe-t-elle simplement?

C’est donc un Jean-Luc Godard au sommet de son art qui nous propose ici une oeuvre d’une créativité exceptionnelle, s’alimentant comme à l’habitude de l’approche déjantée et de la rythmique vivifiante ayant fait sa renommée pour donner de nouveau naissance à des moments de cinéma d’une richesse souvent incomparable. Difficile, par exemple, de ne pas être renversé face à cette séquence où le cinéaste recréera littéralement la vie dans une tasse de café en forçant tous ces individus, toutes ces petites bulles d’air, à entrer en collision jusqu’à ce que se produise cet inévitable éclatement. Le réalisateur propose ainsi au terme de ce 2 ou 3 choses que je sais d’elle un autre amalgame hautement stylisé d’idées et de concepts aussi disparates que pertinents dans un univers cinématographique toujours aussi propice à l’autocritique. Le cinéaste commettra d’ailleurs plusieurs erreurs volontaires afin d’appuyer ses dires tout en s’assurant que leur impact n'en soit jamais amoindri. Une réussite esthétique aussi improbable qu’absolue révélant une fois de plus les immenses talents de manipulateur de foule de Godard, tout comme la connaissance exceptionnelle de ce dernier de cette forme d’art qu’il aime tant mettre sens dessus dessous.
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Critique publiée le 9 juin 2006.