VOL. 5 NO. 26
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Journal d'un coopérant (2010)
Robert Morin

Des abusés

Par Sophie Pomella
Étonnamment, c’est en voulant poser sa caméra pour se consacrer à quelque chose de concret que Robert Morin a trouvé le sujet de son dernier film, la coopération en Afrique. Ayant eu le désir à un certain moment de sa vie de s’engager dans une action bénévole afin de se rendre utile, il s’est documenté sur la question et a découvert le revers de cette grosse machine qu’est l’aide humanitaire. Un voyage au Rwanda ainsi que le recueil de témoignages de coopérants ont achevé de le convaincre de l’intérêt de son sujet.

Ainsi, Journal d’un coopérant raconte l’histoire de Jean-Marc Phaneuf, qui décide de partir au Burundi pour réparer des radios par le biais d’un organisme humanitaire. Il arrive du Québec avec illusions et bonne volonté et choisit de se filmer chaque jour dans le cadre d’une sorte de journal de bord de plus en plus intime. Les confessions de cet antihéros deviennent alors le prétexte à une réflexion sur les rapports parfois pervers des pays occidentaux et de certains pays africains ; et plus particulièrement du problème que pose l’aide financière (et humanitaire) : souvent corrompue, elle tombe malheureusement plus facilement dans la poche des dirigeants que dans les assiettes de ceux qui en ont vraiment besoin. Derrière ce témoignage se dessine aussi le portrait d’un homme en proie à ses vices qui tombe amoureux d’une bien trop jeune fille.

Autant dire que ce film apparaît chargé de thèmes lourds et complexes et que Robert Morin, en allant au bout de ce projet, n’a pas choisi la facilité. Cher à ce procédé de caméra subjective et de long-métrage narré à la première personne, le réalisateur de Papa à la chasse aux lagopèdes réitère ce dispositif filmique et confie à son protagoniste (qu’il interprète lui-même) une caméra DV grâce à laquelle il va se révéler en même temps que le monde autour de lui. Et ce monde n’est pas bien beau. Les coopérants semblent plus intéressés par leurs petits intérêts confortables que par l’action pour laquelle ils sont venus au départ. Condescendants et intolérants, ils représentent le post-colonialisme dans tout ce qu’il a de plus gras et tendancieux. La région et ses habitants vivent dans un climat de violence et de pauvreté, enclins à des trahisons et des conflits d’intérêts. Et pour décrire cette situation, Robert Morin s’avère d’une redoutable efficacité. Prenons l’exemple de cette distribution de riz par les membres d’une ONG. Une foule affamée attend avec impatience de pouvoir obtenir une dose de nourriture nécessaire, mais dérisoire, quand un producteur local s’emporte face à cette habitude qu’il accuse de ruiner les commerçants de la zone et par là même de maintenir, voire d’aggraver, la situation précaire du pays. Il faut tout le talent et le savoir-faire de Robert Morin pour parvenir à évoquer un si terrible paradoxe en quelques secondes. Nous assisterons à d’autres démonstrations brillantes, notamment sur la répartition des aides internationales. Mais là où le procédé pédagogique avait un sens dans Papa à la chasse aux lagopèdes, on se demande dans quelle mesure il reste crédible ici. En effet, les monologues filmés de ce père en cavale avaient des destinataires, ses enfants auxquels il voulait expliquer ses agissements et par là même, la vie. Cela justifiait, et exigeait même, toutes ces digressions et mises en situation. Mais ici, le journal de bord de ce coopérant désespéré ne s’adresse à personne d’autre qu’à lui-même (et aux spectateurs). Les démonstrations apparaissent alors comme quelque peu artificielles. Nous nous sentons comme pris au piège, obligés d’assister à la déchéance de cet homme finalement ordinaire.

Pour autant, le réalisateur n’a rien perdu de son mordant, de son inventivité, de sa capacité à provoquer et à poser les questions qui fâchent. À l’origine de ce projet, Robert Morin avait mis en place un blogue dans lequel les spectateurs pouvaient faire évoluer l’histoire et le personnage principal au gré de leurs envies et de leur imagination. Au final, l’intervention des internautes s’est révélée moins intéressante que prévu, mais ce projet demeure néanmoins l’une des premières expériences de web 2.0 portées au cinéma. D’ailleurs, c’est en consultant le site de ce projet et en regardant les petites capsules filmiques (chacune correspondant à une confession journalière) qu’on se rend compte de la subtilité de cette réalisation. Étrangement, ce qui apparaît comme un objet web fascinant perd de son efficacité sous la forme d’un long-métrage.

Le réalisateur parvient pourtant, en jouant sur le rythme, les coupures de caméra et les ellipses, à créer un climat de plus en plus tendu, suffocant et bientôt insupportable. Car on devine assez vite que l’affection démesurée qu’il porte à la fille de son employée de maison va dégénérer. Il maîtrise à la perfection les jeux sur le hors champ et les voix off, notamment lorsqu’il s’agit de filmer une réunion de bénévoles sous la table et de nous faire découvrir le langage insoupçonné des pieds ; ou alors quand il fait apparaître dans le cadre la grande main blanche de Jean-Marc étalant de la crème sur le dos noir et juvénile de la fillette qu’il convoite. À nous donner la nausée. Le réalisateur insère aussi tout au long du film des images de jeux vidéo, monde virtuel dans lequel se réfugie le personnage, qui n’a finalement peut-être pas quitté l’enfance. Si ces insertions servent à l’élaboration du personnage, ils ne servent pas l’image, donnant au film un côté légèrement daté.

En entremêlant ces deux thèmes, la coopération et la pédophilie, le réalisateur explique avoir voulu filer la métaphore. L’image de cet homme blanc qui tombe amoureux d’une fillette africaine pourrait alors représenter les rapports que certains pays occidentaux entretiennent avec l’Afrique : malsains et dominateurs en même temps que totalement naïfs et immatures.

Avec Journal d’un coopérant, Robert Morin semble clore le cycle - et quel cycle! - du film en je et de l’introspection. En allant au bout de sa démarche cinématographique et idéologique, il marque les esprits et déjà l’histoire du cinéma québécois. Sur son projet à venir, l’adaptation de Quatre soldats d'Hubert Mingarelli, nous ne savons qu’une seule chose : il marquera le passage à l’ère du nous. Sûr que nous le suivrons dans sa prochaine révolution.
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Critique publiée le 19 avril 2010.