DOSSIER : LES DIASPORAS INTIMES DE KEITH LOCK
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Par brenda joy lem

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:: Notre galerie de salon en plein air (photo : © brenda joy lem)

 

Lorsque Audrey Jiang, l’une des organisatrices de la rétrospective consacrée à Keith Lock, Diaspora intimes, m’a contactée pour que j’écrive quelque chose sur Keith, elle m’a dit :


Camille Billops a dit à bell hooks que la chose la plus révolutionnaire qu’un artiste puisse faire est de créer une œuvre sur sa propre vie : « Mets-y tous tes amis, tous ceux que tu as aimés, pour qu’un jour ils te retrouvent et qu’ils sachent que vous étiez tous ensemble ici. »


J’ai pensé au temps qu’il faut parfois à ceux d’entre nous qui ont été colonisé∙e∙s ou assimilé∙e∙s pour être « tous ensemble ici », et aux différents chemins que nous empruntons pour nous débarrasser des pressions et des couches d’assimilation, afin, d’abord, d’être pleinement présent∙e∙s à nous-mêmes, puis de nous retrouver les un∙e∙s les autres, pour construire et vivre en communauté.

Bien avant que je ne rencontre Keith, ma mère connaissait la mère de Keith, Joan. Chinatown était alors un petit village, la pharmacie du père de Keith, un pilier de Dundas Street. Ma mère se souvenait de Joan comme étant « thew muhn ». Je ne sais pas s’il existe un équivalent anglais de « thew muhn », mais pour ma mère ça signifiait qu’elle était « chaleureuse, à la voix douce ». Comme Keith, mes grands-parents sont arrivés à « Gum Sun » [1] à l’époque des expulsions antichinoises à la fin des années 1880, une période où les Chinois∙e∙s étaient chassé∙e∙s de la ville et de leurs communautés réduites en cendres ; le racisme antichinois était endémique et toléré, soutenu à la fois par la population et par les règles qui la gouvernaient. Ces sentiments se sont poursuivis et se sont exprimés encore plus ouvertement avec la taxe d’entrée imposée aux Chinois, puis avec l’interdiction totale d’entrée, en vertu de la loi d’exclusion des Chinois en vigueur de 1923 à 1947. Ma mère et la mère de Keith, Joan, faisaient partie des rares personnes qui ont réussi à entrer dans le pays pendant cette période : ma mère parce qu’elle était née au Canada, et Joan après avoir obtenu un décret en tant qu’épouse d’un militaire. La vie était souvent dure. Être entourée de gentillesse était quelque chose que ma mère appréciait. Keith incarne cette qualité dans son travail et dans son être. Comme sa mère, je n’ai jamais vu Keith se montrer agressif ou insistant quant à ses idées ou ses opinions. Sa merveilleuse compagne depuis plus de 50 ans, Leslie, m’a confié que lorsqu’elle a vu son film, Work Bike and Eat pour la première fois, elle a senti que « la personne qui avait réalisé ce film était quelqu’un de bien et j’avais vraiment envie de le rencontrer ». Et une fois qu’elle l’a rencontré, « j’ai voulu mieux le connaître ».

Keith et moi nous sommes rencontrés à la fin des années 1980, lorsqu’il m’a généreusement offert son soutien et ses conseils alors que je me lançais dans la réalisation de mon premier film grâce à une bourse Explorations. Plus tard, dans les années 1990, alors qu’il venait visionner un premier montage de mon deuxième film, Keith a rencontré mon partenaire, Rick, et nous avons découvert que les pères de Rick et de Keith avaient tous deux fait partie de l’opération Oblivion, une opération d’infiltration sino-canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale. Leurs mères respectives étaient arrivées au Canada en tant qu’épouses de guerre, après avoir rencontré ces hommes alors qu’ils étaient stationnés en Australie. Nous sommes restés en contact pendant plus de 30 ans, en nous invitant mutuellement à dîner chez l’un ou l’autre. Mais ce n’est que ces dernières années, en travaillant ensemble sur des projets artistiques communautaires à Chinatown en tant que membres de notre groupe LTNS (Long Time No See) [2], que nous avons réussi à réunir tous nos amis et nos familles dans notre travail. C’est incroyablement émouvant de voir ces affiches grand format avec des photos non seulement de nos amis et de nos familles, mais aussi de nos ancêtres : Keith devant la pharmacie de son père dans le vieux Chinatown, Rick tenant le certificat C.I. 44 de son grand-père, mon père servant du thé à l’ancien restaurant Sai Woo, ma mère dans ses habits du dimanche, tous ensemble ici, affichés à la colle farineuse sur de nombreux murs de Chinatown, transformant nos rues en une galerie de salon en plein air.

 


[1] « Golden Mountain » en cantonais.

[2] LTNS est un groupe ad hoc à but non lucratif composé d'amis, artistes et éducateurs, Chinatown de Toronto : www.instagram.com/ltnschinatown/.

 

Traduction : Claire Valade

 

 

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brenda joy lem vit à Tkaronto où elle cuisine, jardine, écrit, joue du taiko, improvise au chant et au piano, réalise des collages, des films, des sérigraphies et prend soin de sa famille et de sa communauté.

 


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Article publié le 25 mai 2026.
 

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