L'équipe

To Rome with Love (2012)
Woody Allen

Écueils et charmes d'un tourisme routinier

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Une caméra se balade dans la ville de Rome, captant des images qui n'ont aucune autre raison d'être que cette bien banale intention de « dépayser » le spectateur, de l'émerveiller en l'invitant à rêver à des voyages passés ou imaginés, à ce romantisme classique que l'on associe traditionnellement à la capitale italienne. Le plus récent long métrage de Woody Allen débute, à l'instar de Midnight in Paris, sur une série de paysages dignes d'une brochure touristique. Mais, contrairement à ce film, To Rome with Love ne traite d'aucun sujet à proprement parler, ne possède aucune autre fonction que celle d'être ce nouveau Woody Allen auquel nous avons appris à nous attendre invariablement, année après année. Le cinéaste américain n'y parle de rien, se contentant de raconter ses histoires familières sans se préoccuper de dire quoi que ce soit, outre les clichés d'usage sur l'amour, le hasard et la mort. To Rome with Love ne s'inscrit pas dans la veine moraliste, plus grave, de ses oeuvres les plus intéressantes des dernières années : Match Point, Cassandra's Dream ou encore You Will Meet a Tall Dark Stranger… C'est du cinéma carte postale, de l'exotisme de bon goût bonifié de quelques idées amusantes et de deux ou trois blagues question de justifier le tout.
 
Allen lui-même semble conscient qu'il prend ici des vacances. Il ne s'était pas mis en scène depuis le Scoop de 2006 et voilà qu'il choisit, pour son grand retour à l'écran, de se filmer déballant ses anxiétés habituelles dans un avion en direction de la nouvelle destination touristique de luxe où il va tourner. Vicky Christina Barcelona, Midnight in Paris, To Rome with Love… Ces titres qui donnent des airs d'itinéraire de voyage à tout un pan de sa filmographie récente en disent long sur l'état d'esprit du cinéaste, qui met en scène des villes autant sinon plus que des histoires par les temps qui courent. Son petit dernier en raconte d'ailleurs quatre plutôt qu'une, comme pour relativiser l'importance de chacune et souligner celle que détient à ses yeux le théâtre de l'action. Or, aucune de celles-ci ne devait à tout prix se dérouler à Rome, aucune n'arrive à réellement mettre en valeur l'esprit des lieux… On pouvait certes reprocher à Midnight in Paris de faire dans la caricature, mais on ne pouvait pas remettre en question cet amour inconditionnel dont il témoignait pour la ville auquel il rendait hommage. Ici, Rome semble être au final une arrière-pensée dans un film lui étant théoriquement dédié.
 
Voilà le problème fondamental de ce film qui, en soi, n'est pas tant mauvais qu'infiniment superflu. Ces histoires, qui ne s'entrecroisent pas et peinent à se répondre, restent amusantes. Mais elles demeurent à l'état d'ébauche, comme si leur nombre justifiait qu'elles soient à peine développées – et ce même si To Rome with Love souffre en bout de parcours de quelques longueurs. Cette légèreté n'est pas nécessairement une mauvaise chose : Allen se permet ici d'étayer des idées loufoques, un brin absurdes, qui n'auraient pas nécessairement pu tenir la route sur tout un film mais qui fonctionnent plutôt bien dans le contexte particulier d'un tel recueil hétéroclite. Les pistes les plus intéressantes sont par conséquent les plus saugrenues : Roberto Benigni devenant du jour au lendemain célèbre, sans aucune raison, son quotidien parfaitement ordinaire faisant subitement l'objet d'une attention médiatique constante; Allen découvrant par hasard un formidable chanteur d'opéra qui est incapable de donner une performance s'il n'est pas dans sa douche… Mais les deux autres, qui relèvent de la peinture à numéro, donnent l'impression d'avoir été écrites dans le seul et unique but d'avoir quelque chose à filmer. Celle où Jesse Eisenberg éprouve une attirance irrationnelle pour une amie de sa copine est tellement coutumière qu'on se demande si le cinéaste ne l'a pas improvisée durant le tournage…
 
Mais au fond, on s'en doutait bien de tout cela. Aucune ville, aussi éternelle soit-elle, ne pourra rien y changer : Allen, devenu un monument au même titre que ce Colisée qu'il filme avec une révérence bien sentie, semble être en passe de devenir véritablement impassible au passage du temps. Il fait « son » film, avec une régularité qu'on ne peut s'empêcher de trouver admirable, en sachant très que ce film n'est plus qu'une variation sur un thème, un standard jazz qu'il exécute plus ou moins bien au gré de l'inspiration. Cette impression de répétition, devenue monnaie courante depuis bien longtemps chez lui, n'est pas tant un problème qu'une réalité à laquelle le fidèle spectateur est aujourd'hui habitué. Cette familiarité instantanée explique même en grande partie pourquoi ce film fainéant, composé en grande partie d'éléments recyclés, possède malgré tout un certain charme nonchalant. Parce que, pour peu qu'on l'aime, Allen demeure Allen; même à son plus paresseux, le vieux bougre arrive encore à faire rire, décochant les mots d'esprit à un rythme qui ferait pâlir d'envie la plupart des scénaristes. Et si, à raison d'une production par année, sa « paresse » se résume à nous livrer un film tout bonnement et un peu bêtement correct une fois de temps en temps, il faudrait être de bien mauvaise foi pour lui en tenir rigueur.
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Critique publiée le 22 juillet 2012.