VOL. 5 NO. 21-22
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Vicky Cristina Barcelona (2008)
Woody Allen

Ce vilain petit pervers

Par Mathieu Li-Goyette
Des metteurs en scène ayant percé la scène du Nouvel Hollywood dans les années 70, Woody Allen devrait demeurer le seul roc de l’« intellectualité » et de l’ « indépendance artistique » . Cependant, ce même statut d’autonome lié étroitement à la qualité des productions pouvant en ressortir n’a, elle inversement, fait que décroître depuis les événements (inopportuns?) du début des années 90 qui menèrent le petit nabot à lunette à l’inspiration toujours réitérée à la paresse entraînant le référentiel et l’essoufflement des années 2000. Ce qui sauve en effet présentement sa carrière se trouve dans l’étendue de ses fans désirant le revoir de nouveau - puisque lorsqu’il n’est qu’en arrière-scène, on se doutera bien que ses personnages trahiront l’origine du dialogue - comme on espérerait la réunion annuelle chez un vieux couple dont le temps et l’expérience partagés n’éclipseraient jamais les trépidations d’autrefois. Dans sa thématique, ce vieux couple est consciencieusement la raison d'être de Vicky Cristina Barcelona, dernier film et participant de l’édition cannoise 2008. Dans une perversité et un étalement des fantasmes envoûtants, le monde chéri d’Allen où couples naissants et divorces s’entrecroisent au nom de l’amour animal et où la catharsis échangiste s’apaise en l’honneur (parfois soudain) d’une rehausse intellectuelle ne réinvente les lignes maîtresses de l'auteur qu'en de très rares soubresauts. Autant l'intrigue que la mise en scène qu'on lui connaissait ne seront devenues, au fil du temps, que des accessoires bien élégants de son propre parc d'attraction, ici emménagé dans la vétuste Barcelone aux accents catalans.
 
Vicieusement candide, mais splendidement écrit, le scénario prend son envol lorsque Vicky (Rebecca Hall), étudiante de culture catalane aux longs cheveux bruns et à l’air assuré, débarque à Barcelone accompagnée de Cristina (Scarlett Johansson), femme sans talent dont les lèvres pulpeuses et les cheveux blonds font subterfuges à sa personnalité indécise. L ’escale semble rêvée pour les deux amies de toujours. Ou du moins, c’est ce que le discours ironique nous sert en cette mystérieuse voix-off dont Allen utilisera les apparences comme sortie de secours entre ses scènes. Parfois dans le domaine du comique, parfois dans la pitrerie, le tireur de ficelles omniscient qui commente et assiste aux excursions huppées des deux charmantes femmes joue drôlement d’un humour anglais, préférant d'emblée la révélation sobre que l’effacement ou le contre-poids à l’action. Ceci dit, l’on peut croire qu’elle offre la possibilité d’aborder rapidement le cas de Juan Pablo (Javier Bardem), artiste réputé et récemment divorcé qui, au cour d’un échange de regards avec Cristina, invitera les deux demoiselles à sa ville natale pour « bien manger, boire du bon vin et faire l’amour à trois une fois la soirée venue » : le triangle amoureux ne tarde pas à s’installer. Comme le simple sexe ne semble jamais suffire à l’intellectuel de New York - sur ce point, on se réjouira qu’il ne se soit jamais encore approché de la gratuité lucrative du sujet - la jeune Vicky avoue au Don Juan hispanique être fiancée, à laquelle réplique il insinuera avoir subit une attaque au couteau causée par l’hystérie de son ex-femme et artiste (Pénélope Cruz).
 
Avec le débarquement du fiancé en question à mi-chemin du film, le jeu de chaise musicale nuptiale se transforme rapidement en heptagone amoureux où les défauts de chaque personnage viendront les prendre à revers dans une ultime tentative de leur montrer leurs qualités. C’est donc Cristina qui prendra conscience de son talent artistique, Vicky qui démontrera plus d’abstinence qu’elle ne l’aurait jamais espéré pour conserver l’amour de son nouveau mari, et Juan qui avouera graduellement avoir volé son art à celui de sa femme. Dénouement simple s’il en est un, il a l’avantage louable d’être déficelé sans hargne jusqu’à un point de non-retour où Cristina, Juan et sa femme se retrouvent tous trois dans une chambre noire tapissée de rouge à s’ « entre-embrasser ». Une relation tordue qui prend tous son sens lorsque la jeune pauvre de talents des débuts s’avère rapidement le pont de réconciliation pour l’ancien couple d’artistes déchirés. Muse de l’artiste (du couple et d’Allen), Johansson y incarne le rôle le plus fidèle à sa propre carrière; son statut d’inspiration lubrique et le point brièvement abordé de sa réalisation ratée (comme l’actrice, Cristina sort de sa première réalisation de court-métrage). Suivant l’itinéraire curieusement semblable de Mia Farrow et Diane Keaton, la jeune actrice aura avec le dernier film atteint un degré de maturité qui parvient déjà à être le sujet du film en soi. Bizarre incursion que d’avouer l’utilisation des stars jouant leurs propres rôles (Javier Bardem y est prêt de son statut de sexe symbole nouvellement acquis) puis tout aussi bizarre état d’esprit qu’est de vouloir en développer des relations amoureuses fantasmatiques dans une diaspora américaine plus belle que jamais.
 
Formellement, rien n’est laissé au hasard. Bien qu’on penserait tordu l’esprit du cinéaste à avoir intégré une chambre noire pour y tourner des scènes romantiques (sacré Woody), l’alchimie toute exotique révélée au long de ces légatos de musique traditionnelle et de guitare espagnole dans une Barcelone authentique confère au film sa plus grande qualité qu’être une lune de miel dans la vieille Europe en compagnie d’un grand comique, mais surtout d’un grand romantique. Aphrodisiaque sous tous ses aspects, la mise en scène amoureuse du visage de ses actrices reste empreinte d’anomalies, des gag one-timer de montage que son metteur en scène semble toujours avoir retenus du monde de la scène humoristique; le montage, le cadrage et les artifices craignent d’être utilisés régulièrement. Le réalisateur y signe une oeuvre belle, charmante qui se voit un rafraichissement d'une durée variable à l'ouverture de tous et chacun. Une performance coupable de l’équipe de comédiens, des choix esthétiques judicieux jumelées à des discours typés sur l’artiste (qui malgré leur devanture ne parviennent jamais à préoccuper le récit), les pulsions freudiennes de l’amour marque la présentation de Barcelona par un créateur dont on espère toujours revoir les grands élans d’autrefois. Nostalgie bien superficielle pourrait-on penser, mais la carrière même de Woody Allen n’est-elle pas nostalgie? Ou du moins ne nous a-t-elle pas formé à en espérer les caractéristiques? Le grand amoureux de Bergman, de la Shoah et des frères Marx semble s’être fait étouffé par un star système et une complaisance qui ne tente maintenant que d’attraper au passage les habitués du cinéaste - le piège de la nostalgie s'étant rabattu sur un de ses plus ardents muséologues - qui y retiendront ses traits de caractères inhérents qui firent sa marque de commerce. À la différence qu’aujourd’hui, il n’est vraisemblablement plus avare, intellectuellement, de nous les faire partager.
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Critique publiée le 3 décembre 2008.